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mercredi, 16 septembre 2009

La caserne France Télécom

Xpan6bis.jpgCaserne est un mot désuet et en même temps actuel. Hormis son sens militaire premier, il renvoit aujourd'hui à un lieu vide, un lieu en jachère. Voire un non-lieu. Aujourd'hui, les casernes militaires sont refonctionnalisées, comme les vastes palais néo-coloniaux de Cuba étaient transformés en salons de gymnastique. Ce non-lieu, celui qui nous fait passer quelque part avec aussi peu d'intérêt, est aussi l'espace qui a perdu son identité. Ce sont des murs réels, ou des chemins invisibles  : les parcours fléchés des expositions, les interdictions, les impasses, des villes même (Mulhouse est à cet égard une zone qui semble complètement laissée en friche et à l'abandon). Cet équipement construit les identités qui ne concernent pas seulement sur la personne, mais les espaces, les  terre-pleins, l'accessoire urbain intégré. Cet espace fermé, construit, est-il fini ou en devenir, abandonné ou sous un contrôle permanent? Les casernes militaires ont métamorphosé toute sorte de camps, camps civils, de rétention, de travail, d'extermination. Camp fermé, camp à ciel ouvert, sun city... Mais, dans cette diversité de camps, le camp dans tous les cas sépare. Aux Etas-Unis, certaines "villes du soleil" interdisent l'accès aux jeunes, et tous les vieux qui y vivent ont des vêtements tellement neufs qu'ils dépareillent sur leur peau ridée : il ont néanmoins le privilège de rajeunir. La caserne est aussi dans le désœuvrement,  le rapport non établi entre l'emmuré et le dehors. L'encasernement est l'opération par laquelle aujourd'hui on encadre du personnel et les personnes en général, de telle manière qu'on coupe la relation qu'elles doivent entretenir entre l'intérieur et l'extérieur. Seulement, vivre  en permanence dans un non-lieu, séparé du monde, n'est pas longtemps supportable. De la même manière, France Télécom, à constater par les témoignages l'isolement dont souffrent ses employés, fonctionne et est structuré comme un camp. France Télécom est bien parti pour représenter le modèle de la société du futur, un psychodrame que la SF envisagerait pour le futur, mais qui est à nos portes. Le management a son rôle dans cette histoire, un rôle bien plus structurant que productif. Je me suis toujours demandé si les drh et les ressources humaines étaient payées à l'heure ou au forfait...

(Place de la réunion, Paris 20)

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Photos : © Peter Granser / courtesy galerie Kamel Mennour

A quoi sert le management?

Xpan3bis.jpgDans l'angoisse et à partir des considération du directeur de France Télécom, Didier Lombard, le management est là pour vous soigner, tout le monde s'en doute... Mais on peut aussi en déduire que à l'instar du pharmacon, qui soigne et qui empoisonne, l'hécatombe suicidaire des employés de France Télécom est le résultat direct des méthodes de management qui tendent à détruire la psychée des individus. Le management est-il un poison? un médicament? Une cure? Les nouvelles méthodes de mise en concurrence, l'idée que l'individu est "autonome" et donc qu'il est "nomade", autant que responsable, ont constituées les modifications symboliques et réelles majeures qui ont annoncé une rupture. Celle d'un néolibéralisme à la recherche, non pas du temps perdu, mais de la performance. A force d'organiser et de modifier en permanence une structure, on la désorganise, on la détruit.

1ere cure : le champion agît seul /
Pendant les années quatre-vingt, la figure du champion a été largement élaborée dans les médias (champion personnifié par Bernard tapie et son entrain entrepreneurial). Le champion a été légitimée en permanence dans un pays come le notre complexé par son retard technologique et organisationnel. C'était criant, nous étions en retard et archaîques. Au sein du paysage national et mondialisé, de nouvelles méthodes, rompent par rapport au libéralisme classique et aux méthodes issues du taylorisme. Ainsi, la principale valeur induite par ce dispositif pour lutter contre le rapport de force des collectifs et des syndicats aura été la déréliction, le fait d'être abandonné, livré à soi-même, au sein d'un groupe, d'un trans-collectif qui n'en est plus un, mais qui en garde l'apparence. Tout comme l"'inactif", "l'actif" devient une figure concrête traîtée d'une façon abstraite. Une abstraction gérée par la raison instrumentale, comme un surplus non pas de geste (comme l'avait identifié le taylorisme), mais de présence. Quand la présence physique et psychique sont de trop, il faut doter les instances  de ses structures sociales, d'appareils dédiés au soin de ces formes abstraites, pour la forme comme on dit. C'est dans la mesure où ces formes abstraite ont été rendues mobiles, modifiables, compilables et qu'elles préexistent, non pas en tant que sujet réel, mais comme produit statistique, que le malaise profond de la personne surgît.  Un employé ne peut oublier qu'il reste un homme et ce, en dépit des instruments qui lui fond croire le contraire. Le suicide est l'acte qui dit que la sensibilité lutte contre la raison.

2ème cure : le champion est un objet rationnel insensible /
Lorsque la réalité lui saute au visage, le champion rejete toute responsabilité personnelle. Il doit d'abord fait passer celui qui se suicide pour une personne dépressive. Le processus est toujours le même, il se répand comme une mode. Ainsi, quand le sensible interpelle la raison instrumentale, les rôles se renversent, les appareils quantitatifs doivent se travestir en matériaux qualitatifs. La question de l'exploitation individuelle devient : comment l'objet de la raison instrumentale peut considérer l'autre en tant que sujet? ou bien : comment un être vivant au pouvoir, le pdg de Télécom, peut-il s'humaniser, alors que paradoxalement, il est de fait un homme?  On peut dire que l'entreprise queer a été interprétée maladroitement dans les entreprises. Les effets ne manquent pas de ressurgir, à tous les niveaux...

 

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3ème cure : le modèle du réseau /
Je pense que les conflits actuels sont complètement liés aux phénomènes des réseaux et des perceptions. Aujourd'hui, aussi bien le terrorisme que n'importe qui fonctionne en réseaux. Seules les communautés virtuelles peuvent organiser des batailles géantes de polochon devant le parvis du Centre Pompidou. Peu d'entre nous choisissent de ne pas adopter le téléphone portable ou internet. Dans mon entourage, je connais deux personnes qui les refusent catégoriquement. Cette situation ambigüe divise la personne entre son corps et sa position géographique (la mode des délocalisations sauvages découle de cette perception des choses divisée). Cette division du discernement nous immerge quotidiennement dans un ressentiment individuel et social parce que nous ne savons plus à quelle géographie nous avons affaire, nous ne connaissons pas les effets que nous faisons directement, nous sommes simplement capable d'agir sur le moment, d'actionner quelque chose, mais quoi? Nous ne perçevons que les retours d'actions indirectes, d'effets qui ont perdus leurs causes. Le ressentiment et l'isolement proviennent peut-être de ces divisions, de ces ambivalences? Sur la toile, nous pratiquons cette situation de solitude, mais elle n'a pas encore pris son visage dramatique. Elle est sans cesse détournée par la puissance de l'ubiquité réelle et phantasmée des loisirs, de la consommation en ligne, de la satisfaction directe. La solitude est d'abord vécue comme une satisfaction. C'est une loi de l'apprentissage incontournable que de s'amuser en apprenant. C'est pourquoi aussi, les nouvelles technologies, les choses nouvelles gagent essentiellement sur le ludique relationnel, la satisfaction de soi immédiate. Alors que, plutôt que de dénoncer les effets internes de l'internet (piratages, Hadopi, etc...), on pourrait plutôt critiquer l'internet comme modèle calqué sur nos rapports interpersonnels dans la vie quotidienne. Ainsi, le zapping, qui était le mouvement interactif jadis dédié à la télévision, est aujourd'hui passé dans le monde virtuel du net, pour ressurgir dans la réalité comme réflexe, comme conditionnement dans nos relations réelles. Nous ne zappons pas seulement les émissions, mais nous faisons le programme de notre vie quotidienne et de nos planning de personnels. C'est la possibilité de faire le programme qui a changé en profondeur le sens de nos relations, comme style de vie, et à tous les niveaux de la société.
Si internet est le canal par lequel nous vivons ce sentiment immatériel, il est produit par un dispositif néanmoins ludique et libre. Devant l'élargissement réel d'un dispositif abstrait, la personne "abstraite" tend donc à être  physiquement éjectée du sytème., tout en étant nécessaire à son fonctionnement. Elle en subit physiquement les conséquences. En retour, le sentiment d'abandon, l'impression d'être laissé en porte-à-faux est plus puissant au sein d'une collectivité réelle, élaborée comme un système fluctuant. Cette situation générale en porte-à-faux, inaccessible entre le réel et l'actuel, est inscrite dans le système. Il est le moteur spéculatif de cette situation. Ce n'est ni une éjection franche, ni une intégration réelle, c'est une destruction de la personne comme personne présente à quelque chose, ou à sa tâche. En France, la crainte hiérarchique ne reconnaît pas, alors qu'un certain Taylor fonde  les politiques de l'identité sur la reconnaissance. Les suicides de France Télécom semblent lui donner raison, par la pratique, fût-elle à l'image des injonctions indirectes de la culture d'entreprise.

 

-------------------Les conséquences


4ème cure : le management après avoir empoisonné, soigne /
Alors qu'une hécatombe de suicides touche la société France Télécom, Didier Lombard, son directeur, a pris la décision de donner au management le soin de prendre en charge des comportements suicidaires, de répertorier des attitudes qui pourraient conduire au suicide, au sein de sa société. Je ne vois pas comment le management peut s'approprier une tâche impossible, car il ne peut pas "gérer" à priori cette situation extra-ordinaire. On ne peut pas gérer à priori les suicides, c'est ce qui survient, et donc qui est instantanné, imprévisible. Le suicide est en cela un acte extrême, il sort du prévisionnel. Il serait donc mortifère de le faire entrer dans les tabloïdes. Qui peut imaginer un répondeur vous demandant "Vous voulez vous suicider? Taper 1"...

L'Etat quand à lui, actionnaire de la société réagit en retard. On peut par conséquent se demander si la mort en situation de productivité ne doit pas être, parrallèlement au bonheur, une des conditions du PIB? Le rapport Stieglitz part du principe que la production d'un pays n'est pas seulement matériel mais aussi immatériel, que le bien-être doit être une variable pour mesurer statistiquement le  PIB d'une nation, en terme de bonheur. Ainsi, le mal-être, autant que le bien-être, seraient en France des variables acceptées par l'Etat (paradoxe politique? : L'Etat, qui est actionnaire de France Télécom, a aussi accepté le principe statistique de la prise en compte du bonheur au PIB. Il cherche ainsi à mobiliser l'International de ce nouveau principe humaniste). Rien de paradoxal à l'intermintence et à l'adoption explicite et implicite des deux variables...

Dans une caserne militaire, on considère pour superflu un pourcentage de décès inférieur à 3% sur le personnel, compte tenu des risques que suppose le fonctionnement normal d'un institution militaire en temps de paix. En dépit du fait que nous traversons une bataille technologique avec les nouvelles communications, pourquoi aux Télécom, personne ne s'est mobilisé à partir du moment où les suicides formaient une série? France télécom se considère peut-être à tort, comme une caserne. Mais là, la considération de Télécom vis-à-vis de son personnel n'est pas digne. Comme est indigne semble-t-il, la présence d'antennes relais à proximité d'habitations ou d'écoles. France Télécom n'a pas beaucoup de considération pour ce qui est vivant, son directeur est sur ce point quelque peu troublé. Didier Lombard, PDG de France Télécom, a beau essayer de se rattraper, il ne peut s'empêcher de faire coup sur coup des lapsus, qui restent dans sa bouche des formes de dénis :"La maison a pris un choc. J'ai aussi pris un petit (sic) choc". Il s'est excuse d'avoir parlé la veille d'"une mode du suicide (sic)".

Cette hécatombe extra-ordinaire nous instruit aussi sur le fait qu'il aura fallu atteindre 23 suicides et 18 tentatives pour prendre des dispositions, au regard de la situation. On imagine le déficit de compétence qu'aura le management pour stopper cette situation mortifère. Il maquillera les morts-vivants en êtres satisfaits mais ne changera pas le sens du malaise. La société quant à elle a certainement trouvé son prochain sujet de campagne de publicité dans cette histoire qui semble s'apparenter à un storytelling réaliste (real-storytelling?).

Orange est une société à tendance morbide, qui détruit tout ce qu'elle touche (ses antennes dangereuses pour la santé publique, et maintenant ses suicides). Le management et ses méthodes doivent constituer un débat public, car ces techniques de contrôle et de pression ne concernent pas seulement cette société, mais le monde de l'entreprise dans sa totalité, c'est-à-dire, aussi, de l'Etat français.

Alors qu'on nous parle d'une économie verte à tout bout de champ, on pourrait se demander si on doit continuer d'investir sur du "capital humain"?

lundi, 14 septembre 2009

Libération, l'autoroute à péage de l'information

 

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Sans commentaire!

A partir de cette image symptôme, on peut se lamenter de la forme que prend tout débat public, eu égard à la nécessité promotionnelle qu'il doit prendre, mais aussi qu'elle doit à un moment lâcher, pour toucher le plus de raisons possibles. Mais aussi, on devrait se réjouir de la forme libre que lui promet internet. La presse ne doit pas oublier qu'elle est une nécessité publique qui se fonde sur le terrain de l'espace public, du caractère de publicité du public.

L'enjeu est majeur. Il faut à tout prix embrigader la toile. Derrière toutes les anecdotes courantes, c'est le mot d'ordre pré-électoral. Laurent Joffrin a sa tâche, il la vérifie de plus en plus. Les lois liberticides du net sont au cœur des tours de passe-passe. La voie de péage que doit constituer un internet légitime rassurera ses gardiens, menacés dans leurs intérêts les plus inavouables.

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PS: L'article est paru dans sa totalité dans le Libé du jour. Si la primeure de l'article était réservée aux abonnés Mon Libé+ Première, elle est diffusée le lendemain. On peut relativiser la critique qui soumettrait un journal à deux vitesses. Le constat d'un internet commercial est par contre l'enjeu principal que la presse rencontre, vis à vis d'une l'information qui pourrait éventuellement concurrencer une presse gratuite moins rigoureuse...


samedi, 12 septembre 2009

Paris 20, porte de Montreuil

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vendredi, 11 septembre 2009

Sur la polémique antiraciste "Hortefeux"

Indfrisable (...au Parti de gauche se mobilisant pour une manifestation contre les propos d'Hortefeux) :
Pensez-vous que l'objet de cette mobilisation soit vraiment bien choisi. Avec tout l'intérêt que j'ai à vous suivre, j'ai l'impression d'être pris en otage par des intérêts de parti : qu'une certaine gauche se doit de faire oublier son "antisémitisme" supposé par beaucoup de médias et d’intellos actuels (comme lorsque Hortefeux a voulu rabibocher son image antiraciste en évincant un préfet soit disant raciste). Ainsi, le Front de gauche agirait comme Hortefeux, sur son image, l’agitprop politique ne doit pas à chaque fois tourner en opération de communication.

Thierry :
Clairement il n'y a pas d'antisémitisme au Front de Gauche, il est composé d'organisations internationalistes et humanistes où le racisme quel qu'il soit n'a aucune place. Si vous le voulez bien laissez cet espace polémique pitoyable aux journalistes "brasseurs de merde " qui le feront parfaitement bien.

Indfrisable :
..mais la classe médiatique récupèrera cette histoire comme je viens de le faire...
et l'ump vous traitera de manipulateurs... de toute façon les effets de la mondialisation vont engendrer du racisme à tous les niveaux, et il faudra intégrer cette donnée aux luttes, comme conséquences et pas comme combat frontal. Il faudra lier le racisme au ressentiment, qu'il faudra bien distinguer. Le ressentiment comme mal national. C'est sur cette thématique qu'il faut mobiliser. Le fléau c'est un certain ressentiment général : contre les "faibles" si possible...

Thierry :
Précisément là est la question et c'est la conscience de chacun qui fonctionne : Le débat républicain appartient-il aux médias ou aux citoyens ? Même si l'UMP et plus généralement la droite et parfois certains membres du PS décident actuellement qu'il est détenu par les médias, doit-on nous citoyens choisir également. Prenons garde, à mon sens cette option sonnerait le glas de notre République.

Indfrisable :
Si nous décidons de choisir, nous faisons un travail contre-médiatique ou nous choisissons d'aller manifester... tu as raison...mais il faut surtout passer à travers eux pour se faire entendre.

mercredi, 09 septembre 2009

Le glamour mémoriel. A propos du film Apocalypse, la seconde guerre mondiale.

Le glamour mémoriel.
A propos du film Apocalypse, la seconde guerre mondiale.

Nous sommes, en cette rentrée 2009, en pleine période mémorielle. France2 diffuse en ce moment une série sur la deuxième guerre mondiale, Apocalypse, la seconde guerre mondiale, d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, commentée par Mathieu Kassowitz, et conçue comme une série en six épisodes pour la télévision. Dans la tourmente écolo, l’Apocalypse s’est substituée à l’Holocauste, ce qui reviendrait presque à sous-entendre que les grandes tragédies humaines sont, à l’instar des phénomènes météorologiques, les conséquences des causes naturelles, voires divines… L’Apocalypse me semble, pour rendre compte des évènements tragiques de la seconde guerre mondiale, une métaphore sur-jouée, qui se rattache davantage à une opération de communication, un slogan de fin de soirée. Les témoins de Jéhovah ont dans leur stratégie de communication suffisamment déposé la marque "Apocalypse", même s'ils ont eu à subir de la part des nazis leur extermination…

En ouverture, on présuppose que ce qu’on va suivre est inédit : «vous croyiez tout savoir sur la deuxième mondiale ?... vous vous trompiez». Le principe de l’approche documentaire a consisté à restaurer les documents choisis au moyen de la colorisation et de la sonorisation numérique, et ce à partir de séquences filmées ou de photographies qui ont trait à la seconde guerre mondiale, en laissant néanmoins intact et en noir et blanc les archives qui correspondent à la Shoah. Ce procédé à deux vitesses du traitement des images laisse perplexe. Pour quelle raison épargnerait-on les séquences de la Shoah de l’artifice du « réalisme » que semble promettre la couleur et la haute-fidélité? En dépit du fait que ce qui reste difficilement compréhensible de l’Evénement n’est pas sa représentation mais son apparition contextuelle, il reste que l’image imparfaite, ou l’image résiduelle suffisent à elles seules pour dire avec justesse, sans en rajouter. Ce n’est pas au niveau de la représentation ou du « réalisme » qu’on doit rendre compte de cet évènement, sinon, la technique participe au travail négationniste qui rejoint la terminologie de l'inimaginable. Si on ne peut pas s'imaginer ce que c'était, la technique vient confirmer cette position en recouvrant superficiellement ce qui restait pour en définitive masquer ce dont elle voulait rendre compte. La technique fait ainsi disparaître l'évènement derrière ses fastes. Toute chose jouée, remise en scène est particulièrement fausse, c’est la critique que fait Platon du théâtre et des artistes. Pourquoi alors rajouter au film ce qui lui fera de toute façon défaut ? Et remplir les images d’archives de précisions techniques superflues, qui augmentera sensiblement son inauthenticité.

Ceci dit, la conservation du noir et blanc ne garantit pas pour autant de la supercherie. On se souvient à cet égard des retouches Photoshop faites sur des documents du camp d’extermination d’Auschwitz, documents volés et en noir et blanc, représentant des femmes attendant de se faire gazer. Certaines de ces femmes, qui n’avaient pas le galbe et l’allure suffisamment glamour et informative, ont subi une série d’opérations, pour le coup esthétiques : la poitrine remontée et le visage retouché, « améliorées » par les hardiesses d’un technicien trop zélé. Le travail de Georges Didi-Huberman dénonçait fort justement ce type de normalisation, car le procédé visait à purifier « la substance imageante de son poids non documentaire » (Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Paradoxe, Paris, Les éditions de Minuit, 2003). La décision d’ajouter une couleur absente aurait visé d’une autre façon à enlever la brutalité du document pour une information secondaire. On imagine bien que si nous nous trouvons en présence d’une image dramatique, de n’importe quelle image qui représente une tragédie, le fait qu’elle soit en couleur reste un élément secondaire. On ne cherche pas à s’apesantir sur la couleur du thee-shirt ou du pantalon que la victime portait ce jour-là, sauf à des fins judiciaires, mais surtout pas esthétiques. Ce n’est manifestement pas ces détails qui restent en mémoire mais le visage de la personne, son expression, son silence. Ces informations, même imparfaites, fait justement que nous pouvons leur donner un sens…C’est parce que c’est imparfait qu’il y a du sens. Or la technologie numérique et l’attitude de ceux qui l’utilisent semblent méconnaître cette faculté de l’imperfection du monde. Pour le coup, Disneyland est parfaitement réalisé, en tant qu’utopie, et Apocalypse est, de ce point de vue, parfait technologiquement, parfaitement réalisé, refait.

L’argument donné par Isabelle Clarke pour expliquer l’hyperréalisme technologique adopté (le choix pour la colorisation et le bruitage numériques) est que le noir et blanc aurait été trop élitiste, là où la couleur et l’ambiance sonore pâliraient à l’ennui qu’aurait produit le film à une heure de grande écoute. C’est le même genre de présupposé qui fait croire aux présentateurs qu’on est forcément en quête de bonheur ou de détente lorsqu’on l'on regarde ou participe physiquement à un divertissement télévisuel. Que dire alors des millions de spectateurs qui ont vu La liste de Schindler de S.Spielberg, film à grand budget tourné spécialement pour l’occasion en noir et blanc ?
Aussi bien pour la simulation en noir et blanc de La liste de Schindler ou celle d’Apocalypse, on a un même effet rétroactif de travestissement de la réalité. En effet, on peut reprocher à ces artifices technologiques une même critique qui porte sur le fait de transformer l’archive, pas du point de vue de sa nature, mais de sa forme. L’ajout de la couleur ou le retrait de la couleur en définitive revient au même. Retrancher ou rajouter participe d’un même symptôme. On doit confronter à ces deux postures formelles une critique symétrique :
(La liste de Schindler)
--c’est arrivé en couleur et non en noir et blanc, pourquoi alors enlever la couleur ?
(Apocalypse)
--ça a été filmé en noir et blanc, pourquoi alors ajouter la couleur (et le son) ?

L’artifice du noir et blanc de S. Spielberg adopté pour le film a produit une polémique contre ce qui pouvait alimenter un scandale basé sur la représentation et non sur l’événement en tant que tel : le noir et blanc faisait à sa façon mentir une réalité parce qu’il était évident que les acteurs mimaient une souffrance non vécue, car il s’agissait d’une fiction et non de témoins directs (comme le fait Shoah de Claude Lanzmann). On pouvait avec raison interroger le motif de cette mise en scène qui restituait, à l’inverse, un « réalisme » douteux à l’aide du noir et blanc. Toujours est-il que le noir et blanc ne fut pas un obstacle au succès, La liste de Schindler fût en dépit de sa qualité noir et blanc un boom commercial. A l’inverse, pourquoi vouloir augmenter la réalité (la pertinence ?) d’un événement passé en cherchant à coloriser une séquence dramatique ? La peur de la mécompréhension générationnelle ne semble pas suffire à l’argumentation, à moins que le but de l’opération soit en somme de chercher à faire une opération commerciale à partir des restes du sordide historique qui n’a pas encore été complètement exploité. Dans un même temps, la publicité utilise la figure d’Hitler pour vendre la performance des préservatifs.

Isabelle Clarke redoutait les critiques directement vouées à l’intégrisme : « Je ne supporte pas les intégristes qui refusent de toucher aux archives. La couleur, c’est la condition pour que ces documents ne soient pas réservés aux seuls chercheurs »(Libération du mardi 8 septembre 2009). Pourquoi la production de France2 a choisi plus de « réalisme » en simulant un superflu de réalité? La profusion de définition n'est pas une garantie contre le soupçon révisionniste. La jeunesse est tout à fait disposée à reconnaître les formes qui se dessinent à l’écran. Cette procédure participe aussi bien de la pornographie mémorielle dénoncée par certains et ce, en dépit de leurs bonnes ou mauvaises intentions. Il est donc évident que la jeunesse française ne peut pas s’adapter au noir et blanc…comme chacun sait, les jeux vidéos sont d'ailleurs tous en couleur. L'effet de "réalisme" d'Apocalypse conduit à l'effet contraire : au lieu de prévenir il amuse et renforce la portée divertissante d’un jeu à épisode. La démonstration permanente de la panoplie numérique influence le sens de l’histoire, elle participe du polissage ambiant de la réalité historique au moyen de la culture storytelling. Dans quelques décennies, adultes et enfants pourront prendre sans trop de difficulté Apocalypse pour les faits réels et les archives en noir et blanc pour une supercherie, une série fiction qui fait suite aux Envahisseurs

 
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