Avertir le modérateur

jeudi, 26 novembre 2009

Mathilde Seigner pour Le Parisien sur l'affaire Polanski

... et pourtant Roman Polanski, qui est un grand artiste, a commis un crime il y a trente ans.

Mon propos est moral, et pourtant. Pour ne pas tout mélanger, on doit justement mêler la personnalité de cet homme, son parcours professionnel, à ce crime. Et justement, Roman Polanski n'est pas un criminel comme tout le monde.

A cette époque, il fait avec "Cul de sac" une analyse ambiguë de la cruauté. Le titre du film était annonciateur de notre actualité. Polanski était-il conscient qu'il s'enferrait dans un cul de sac, en fuyant dans son "île européenne" la juridiction américaine? Polanski est revenu sur ce drame, en a saisi le contenu, pour sublimer l'horreur en explications, et même en justifications. Ce sont ces justifications qu'il a faite plus tard sur des positions  réaffirmées sur la libre relation avec les mineurs que je ne lui pardonne pas.

Polanski incarne la figure de l'homme de culture, déconstruisant l'idée des Lumières selon laquelle la culture civilise et empêche les pulsions humaines de prendre le dessus sur la raison et la morale. L'honnête homme masque la "mauvaise vie". Et si la culture idéalement pouvait exempter les bougres de leurs méfaits, on doit admettre qu'elle n'empêche pas la retenue ni le passage à l'acte, mais qu'elle peut le canaliser sur d'autres activités symboliques qu'il faut pour nous, en tant que spectateur, savoir regarder. Ce n'est pas ce lynchage qui me rend confiant en la bonne nature humaine. Car cette bonne nature implique une éthique du regard que le spectateur fait tout seul, dans sa solitude existentielle.

Et si le projet humaniste a échoué, il faut enregistrer cela : que cette "affaire" canalise en retour nos propres pulsions pour un lynchage médiatique concerté, qui fonctionne un peu comme au spectacle antique, en une purification des passions dans l'espace symbolique du film ou au sein de n'importe quel média actuel, soit une catharsis des regardeurs. Nous l'effectuons, en tant que public, détournant en même temps l'autre violence plus ordinaire, mais lâche aussi, des propos de ceux qui lâchent leur haine contre cet artiste. Cherchez dans votre vie vos petites compromissions, vous trouverez bien quelques exemples pour vous retenir de lyncher celui que vous transformerez un jour ou l’autre en victime…

Malheureusement, le paradoxe qu'incarne Roman Polanski marque le respect, j'insiste, le paradoxe! Il exprime la grandeur et l'ambivalence de la "nature" humaine. J'affirme cela parce que je suis scandalisé par la violence de ceux (journalistes et internautes) qui participent au lynchage de cet artiste, avec si peu de consistance, en deux temps trois mouvements. Cette attitude nourrit la médiocrité morale dans laquelle les journalistes, les justiciers lambda, le peuple névralgique cherchent à l'enfermer.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu