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vendredi, 16 octobre 2009

Qui a peur du storytelling?

Reproduction business (à propos de l'affaire EPAD).

Deux niveaux distincts dans cette polémique sont mélangés. Comme du reste, l'amalgame homosexuel/pédophilie reproché par Martine Le Pen à Frédéric Mitterrand. Dans cette histoire, on crée une polémique à partir du mélange de deux valeurs contradictoires qui sont la compétence et la valeur républicaine du mérite :

A chaque valeur correspond une question.
La compétence :
doit-on mettre en place un enfant à la tête de l'EPAD?
Le mérite, notion défendu ardemment par Nicolas Sarkozy durant la campagne 2007 même :
doit-on laisser « reproduire » aussi rapidement au sein de « l'ascenseur politique » un des membres de la famille du président ?

On pourra rechigner en affirmant que pourtant, G.W. Bush était aussi au poste suprême, Président des Etats Unis d'Amérique, alors qu'il avait environ soixante ans. C'était, comme Jean Sarkozy, un fils de la famille et de l'ancien Président Bush. On a vu le résultat! on a souvent mis en boîte son infantilisme et les dégâts commis du fait d'une non compréhension générale des dossiers sensibles. En fait on a mis en cause ses compétences.

Même si l'âge n'est pas un gage de maturité, une compétence simulée, associée à l'hypothèse d'une candidature, ont crée une polémique virtuelle vers laquelle tout le monde s'est précipité. L'âge du fils du Président, sans compétences réelles, dans cette situation ubuesque, n'est pas un signe de maturité : il n'a que 23 ans, mais a baigné dans les méandres de la politique et du pouvoir. Cette situation politique a un sens social. C'est pourquoi si on doit parler de népotisme et de transmission par les gènes du pouvoir, c'est bien à cause de la rapidité à laquelle la "reproduction" des élites se réalise. On pourrait d'ailleurs constituer une chorale à la paroisse de l'Ump tant les défenseurs au gouvernement au fils se sont mobilisés. Ce qui est en jeu est le caractère précoce de la montée sociale d'une carrière à venir.

C'est par la fiction qu'il faut peut-être approcher ces phénomènes. Une fiction "storytelling" bien connue désormais, produit la "série". Ce pourquoi les scandales actuels se succèdent à vitesse grand V. Pour entrer sur le terrain des valeurs et nier les enjeux propre à chaque affaire, il faut pour entretenir le storytelling substituer aux faits le discours moral des valeurs, ou la victimisation et le complot. En somme tous les ingrédients de la fiction. Nicolas Sarkozy a du reste, dans une interview nécessaire, précisé qu'on le visait indirectement à travers l'affaire de son fils.

A l'instar du capitalisme immoral, l'Etat doit raconter une histoire fleur bleue pour faire entrer dans le débat public le débat moral. La prise des citoyens par les sentiments les faits chavirer dans l'histoire fleur bleue. Pour faire jouer l'émotion, il faut raconter et mettre en scène la relation père/fils contre le pujila de la foule, et en même temps diffuser tous les soirs à la télévision des émissions fictions et réelles sur des criminels, des enquêtes policières interminables contre l'image du citoyen mal né. La victime "Sarkozy" s'établit, à l'instar d'un père victime de Clearstream, victime d'une presse, d'internautes et de citoyens potentiellement criminels, mais critiques à l'égard de son népotisme. La trame des épisodes détermine une thématique globale : le métier difficile du chef de l'Etat (il en fera d'ailleurs l'aveu pour clore une interview télévisée).

Pour sortir de la fiction, il faudrait commencer à débattre avec tous. Or, la répétition intensive des scandales permettent-ils aujourd'hui, de débattre jusqu'au bout de chaque affaire, alors que la justice n'aurait pour fonction que de ralentir et de la retarder, dans sa réception au sein de l'espace public?

L'intensité de chaque affaire renforce la banalité des scandales. L'affaire Jean Sarkozy efface l'affaire Mitterrand, qui efface l'affaire Clearstream et Polanski.... A travers cette succession infinie d'affaires, on peut identifier le rythme soutenu du storytelling, cette méthode de communication qui mise sur la vitesse des évènements pour empêcher le débat démocratique d'avoir lieu.
Le principe de la succession d'histoires et la lenteur de la justice crée un décrochage entre les faits et la fiction, car nous n'avons pas tout de suite accès à la vérité de chaque histoire. Si bien que ce dont nous avons les "faits" ne sont qu'hypothèses, éventualités ou prévisions. Nous avons tendance à rester, au niveau du débat d'opinion, toujours avant l'évènement. C'est devant l'hypothèse que Jean Sarkozy soit à la tête de l'EPAD que nous devons discuter et nous prononcer. Si la proposition choque la plupart des citoyens qui eux, ne doivent miser en général que sur leurs compétences pour se placer, sur la réalité du monde du travail aussi, la promotion business est évaluée sur une éventualité, et par conséquent testée sur l'opinion. Comme l'affaire tourne pour ainsi dire mal, il se pourrait que Jean Sarkozy n'ait pas le poste. Le processus provient des organismes de sondages et de la science de la communication. Pour lancer une politique, il faut la tester expérimentalement d'abord virtuellement dans l'opinion, ce qui pourrait renforcer l'hypothèse de Baudrillard, pour qui la réalité est devenue inaccessible par le fait d'une viralité au monde d'une hyper-réalité implacable.

L'inaccessible? Cette polémique remplace une autre polémique morale, celle de la supposée pédophilie de François Mitterrand, lancée stratégiquement par Martine Le Pen, et elle sera très probablement la semaine prochaine remplacée par une autre. En fait, une succession (sans jeu de mot) de scandales amenuise la possibilité d'un débat public avec tous. Ils débattent entre eux des réalités et des décisions politiques adoptées, mais laissent pour l'opinion les éclats et les affaires de personnes.

Reste l'espace des forums, imparfait, mais pourtant bizarrement plus "réel". Les internautes et l'esprit démocratique réagissent, au sein de l'espace de liberté que représente le net. Réactions certes empiriques, mais relevant de la critique principale de la mise en scène permanente de la vie politique, car la plupart des médias professionnels ont perdus leur fonction informative pour celle qui est de communiquer pour son propre medium. Ce que vous lisez n'est pas une information mais une information de Libé. Cette désertion professionnelle permet aux amateurs toute leur importance et leur fonction. Ils sont même la source souvent des polémiques, que les médias généralistes reprennent stratégiquement. Ce ne sont pas les internautes qui gonflent artificiellement cette affaire pour en faire un scandale. Un méta-scandale permanent découle des méthodes de communication qui se sont aujourd'hui substituées au débat public.

Il y a quelques mois, le storytelling était bien rodé. Depuis l'Elysée, il se concevait en petit comité mais aujourd'hui, la mise en scène évolue, elle passe du côté du net, elle envahie l'espace de la simulation que ce discours d'épicerie produit. Aujourd'hui, les citoyens internautes prennent conscience de cette manipulation fiction (Jean Sarkozy n'est pas encore élu... on est toujours dans la fiction, une simulation expérimentale) et prennent l'occasion de gonfler l'affaire, avec l'attention des média reconnus, pour discuter des valeurs qui fondent notre vie républicaine. Associée à la logique évidente que les médias professionnels ont toujours besoin d'alimenter en affaireS l'information du jour, les sujets se succèdent au niveau de la mondialisation et de son inertie problématique.
En réponse à ces manœuvres, les citoyens internautes de bonne foi résistent en entretenant le storytelling cyniquement. On leur refile un scénario et ils l'expérimentent... La réflexion gonfle sur la toile et influence les titres de la presse. Ce qui revient à donner l'hypothèse que la source principale de l'information officielle du net s'est substituée aux agences de presse.

Comme la plupart des affaires politiques, les dossiers qui sortent sont l'évènement du jour, comme des micro-duplications, de petits "11 septembres". Ces micros évènements restent des scandales dans la mesure où il bouleversent l'ordonnancement des valeurs. Ils ont lieu tous les jours, en même temps qu'ils perdent par le fait de leur rythme soutenu, leur gravité inhérente. Le "14 octobre 2009" de l'affaire Jean Sarkozy permet tout pourvu qu'on fasse taire la conscience vertueuse des personnes de bonne foi, avec la nouvelle affaire du lendemain, et le décalage engendré par le scandale suivant fait taire une discussion finalisable au sein du débat public. Sur ce point, l'argument de l'élu adopté de concert par l'ump et consorts ne suffit pas, on est pas encore dans la fiction Matrix, quoique... En tout cas, le "logiciel" en garde de la respectabilité Matrix devra très vite déloger les coupables.

Quel élu de 23 ans ne le serait pas sans recommandation, voire sans népotisme? Vaste et difficile débat en perspective pour nos élus qui devraient alors arbitrer « l’affaire » en sachant que leurs propres enfants pourraient se voir menacés par une loi plus républicaine et méritante en la matière. Si le sarkozysme a mis en avant l’idéologie du mérite lors de la campagne présidentielle, l’affaire « Jean Sarkozy » bouleverse la crédibilité du pakage ump. Nous assisterions ainsi certes, à la déconfiture de la gauche au plan institutionnel, mais aussi à l’épuisement du sarkozysme en terme idéologique. La barrière symbolique de sa crédibilité dans son propre camp est peut-être atteinte.

Luc Chatel, à l’instar de Rachida Dati, à la fin de leur interviews récentes sur l’affaire du catapultage de Jean Sarkozy à la tête de l'Etablissement public d'aménagement de la Défense, terminent leur démonstration sur la race et le racisme supposé de ces prises de positions de la gauche et, n'en déplaise, d'une partie des élus de l'UMP. En plus d'un essai douteux largement diffusé sur les ondes, sur l'amalgame raciste du NPA substitué au lepenisme, Jean Sarkozy comme chacun sait devra "se battre", car il "incarne" maintenant la victime indirecte de l'ultra-gauche...

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