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samedi, 26 septembre 2009

Cultures du résultat, une esthétique de la réception

En démocratie, la culture du résultat doit encadrer le chaos des opinions.

La culture du résultat est un procédé bureaucratique qui peut trouver ses sources dans les états totalitaires (Hannah Arendt), mais aussi dans nos démocraties soucieuses et obsédées par l'idée fondamentale des Droits de l'homme. Or, l'idée des Droits de l'hommes s'est, quoi qu'on en dise depuis l'après-guerre, dépouillée de sa substance initiale et révolutionnaire. Si les Droits de l'homme, qui étaient jusque là bien encrés depuis les Lumières pour l'intelligensia mondiale dans les démocraties universalistes, se sont fracassés aux conséquences de la deuxième guerre mondiale et des politiques coloniales, elles se fracassent aujourd'hui sur les principes des démocraties de la mondialisation. Ce fracas inscessant remet en cause le principe démocratique car, si celles-ci n'ont pas empêché les guerres d'avoir lieu, elles n'empêchent pas, à l'heure actuelle, la destruction de l'espace sensible et critique qu'elles souhaitent. Après les effets destructeurs des deux guerres mondiales, les démocraties se sont laissées dépasser par le fait qu'elles auraient laissées passer comme une lettre à la poste le déclin du statut du citoyen pour l'héroîsme du consommateur libéré, pouvant jouir du consumérisme sans entrave. Le système consumériste a pris en otage sans se justifier du point de vue philosophique les valeurs nobles pour les adapter à une éthique de la consommation, et à une esthétique de la réception, qui sont en train de sâper nos principes politiques, artistiques, et qui maintient notre sensiblité individuelle et collelctive dans une létargie sans lendemain.

Cette esthétique influence la vie quotidienne, la vie professionnelle, et modifie de façon drastique l'idée de projet, qui s'est avec les changements climatiques et les opérations chirurgicales en démocraties, perdu. C'est "opérations chirurgicales" en temps de paix, sont le fait du management, qui, de par ses méthodes violentes et ses groupuscules bien intégrés, détruit littéralement les psychées des publics, des travailleurs et donc, des citoyens. Conjointe à une esthétique de la réception télévisuelle, cette opération, systémique de la culture du résultat, agit à tous les niveaux de la sensibilité, de l'art, du divertissement, du travail, de la vie amoureuse...

On doit trouver dans les faits évidents cette programmation, et on peut se servir de la vie ordinaire pour débusquer ses attitudes. Si la culture du résultat induit une culture de la réception, tous les programmes culturels et professionnels sont succeptibles d'être soumis à  cette logique pour que le système soit en tant que système efficace. Il impose un travail sur la totalité des perceptions vécues, et donc sur la réception de ceux qui sont de près ou de loin branchés à ce réseau. Le réseau n'en fait pas moins un système. Si pour Marx, l'enjeu du renversement par le prolétariat était à la production des rapports de forces et de classes, aujourd'hui, comme le disait d'ailleurs Jean Baudrillard dès les années soixante-dix, il faudrait prendre en compte d'avantage la réception pour comprendre comment les rapports de force s'établissent (ce que Marx n'aurait pas fait pour son propre temps). Baudrillard va s'employer à déconstruire le système consumériste et sa logique élargie au vécu (Le Système des objets et La société de consommation), mais sa critique reste toujours opérante aujourd'hui, même si les formes ont changées. Ainsi, des modèles sont mis en avant au sein d'une société de consommation liquidée de sa substance et en phase d'agonie. Ces modèles pour subsister doivent fidéliser la perception des spectateurs dans une esthétique de la réception et de la "démocratie" qui s'est aujourd'hui installée à tous les niveaux de la société, et non pas seulement au périmètre de la société de consommation classique (magazines, supermarchés, etc). C'est surtout dans les sphères politique, l'Etat, la police...vers le monde artistique qu'elle transpire, vers l'achoppement de la religion et de l'université, vers une sexualité décompléxée et festive que voyage cette esthétique. Les moyens employés pour divulguer la bonne parole sont les médias de masse mais aussi chacune de ces figures : l'homme politique, l'artiste, le chanteur, le comique, qui sont un médium du discours lui-même, des supports personnalisés du prolongement à une même idéologie. Par principe, je ne chercherai plus à distinguer le système des personnes qui l'ont intégré, car elles sont les masques de ce dernier. Elles sont à partir de là, sa propre voix. C'est pourquoi, je voudrai considérer chaque nom, chaque personne comme les termes du discours du système, et par conséquent je choisis de les mettre en italique, pour les distinguer des noms de ceux qui sont extérieurs au discours esthétique de la réception et de la culture du résultat, qui seront par conséquent en "droit". Les formes expressives du système sont, à partir de là, esthétiques, par le jeu des tranpositions et des figures, les préférences qu'elles adoptent du système.
Je voudrai donner très vite un exemple pour clarifier ce que je veux dire. La comique du moment, Anne Roumanoff (qui a fait Science-Po), nous apprend lors d'un reportage diffusé à la télévision (la télévision ne peut loucher que sur elle), qu'elle doit sans cesse, lorsqu'elle rédige un scketche, analyser les rires des publics pour corriger les erreurs, les moments où la salle ne rigole pas. Cette attitude traduit selon moi la posture paradigmatique de la culture du résultat appliqué dans le domaine de l'art. Quelque part, il faudrait solliciter son auditoire sans arrêt, le faire rire indéfinement, pour "réussir" sa prestation et donc déterminer son contenu. Ca revient à dire que c'est le public qui fait le travail, l'œuvre. On peut sanctifier la lucidité de Marcel Duchamp qui affirmait que ce sont les regardeurs qui font les tableaux. La structure du temps télévisuel impose une succession et une rapidité telle dans l'enchaînement des répliques, que le temps de l'attente et de la contemplation vide est impossible parmi cette domination des critères. Pourtant, ce facteur est sous-jacent à l'évènement artistique, comique, ou n'importe quel évènement. Il impose un moment de repos et d'action. Le zaping est, à partir du là, une atrophie du spectateur, qui se voit pris dans l'excès qu'il se passe quelque chose tout le temps. S'il se passe quelque chose tout le temps, alors il ne se passe rien, C'est ainsi que cette logique se retourne dans sa perversion de l'évènement nul, les ados de la télé-réalité. S'il ne se passe rien, il faut zapper, pour trouver un autre mouvement (nul) ailleurs. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai adopté le médium photographique pour exprimer un temps arrêté qui n'est surtout pas celui de la télévision, et donc de la réalité dynamique (bref...). Ce moment extra-ordinaire du procédé adopté par cette artiste me semble ramasser toute la logique du malaise social, du malaise civilisationnel que les drh, les coachs, les médecins de la psychée, ont réussis à imposer. Et ce pour, en définive, être séduit par la séduction de son image-écran. Comme c'est le système qui se séduit tout seul, l'individu est nié comme personne singulière. Anne Roumanoff devient une variable de l'expression du système, à l'instar du calcul de ses blagues qu'elle semble maîtriser. On peut rire d'Anne Roumanoff comme écriture du scketche de la société médiatique et de la société des relations publiques.

La télévision privée est le modèle placé au centre de ce principe de la réception, où la logique de l'audimat quotidien a été la plus intense depuis la décennie des années quatre-vingt. Une logique économique et financière qui a déterminé les choix et les stratégies à adopter pour attirer vers elle les investisseurs pour la faire porspérer. Mais aussi l'Etat : Pas vu pas pris! de Pierre Carles, part du fait divers où un journaliste de TF1, PPDA,  demande à un ministre une allonge budgétaire. Le deal, complètement incongru, pose le soupçon de l'éthique journalistique vis-à-vis du pouvoir. L'espace économique dans ce milieu est lié aux intérêts mutuels que le pouvoir politique entretient avec la chaîne, mais dans cette affaire, c'est la télévision qui imposait sa logique aux pouvoir politiques. Le pouvoir était incarné par la télévision privée, pour un Etat nécessiteux. Le marché imposait le dictat aux politiques, et modifiait profondément les intentions et le fins de ce métier. Si la puissance médiatique de ce type de projet  télévisuel était fondamentalement économique, elle allait empiéter sur les logiques des médias faibles économiquement. Le Monde devait s'associer avec la sinergie de TF1 où allait se négocier des échanges symboliques et économiques. La télévision privée aura déterminé tout le champ de la télévision publique et de la presse, qui se sera alignée à son tour sur cette logique économique, au lieu de garder en place les logiques symboliques auxquelles elles étaient tenues. A partir du moment où Le Monde allait dans cette direction, les autres noms par panique  adoptaient le même stratégie. Aujourd'hui, en France, seuls quelques titres sont indépendants des pouvoirs économiques. Il peuvent garder leur accuité critique tandis que les autres doivent jouer le jeu de l'auto-censure permanente, et du courtissant de presse économique. La logique économique du résultat, et ce à cause du spectacle quotidien de la télévision économique vécue comme modèle de réussite, aura contaminé tous les médias en faiblesse économique. Une seule logique ressort.  Une simplification de la démocratie traduite à son aspect le plus simple : 0/1. On est à des années lumières de l'idée du Ministre de la Culture André Malraux, pour qui le lancement de la télévision symbolisait et avait pour fonction de faire le pont culturel entre les élites et les populations. Si la télévision dans presque son ensemble a échouée, l'internet reprend à son tour le flambeau pour jouer peut-être ce rôle culturel émancipatoire, mais rebelote, il se voit lui aussi encadré par les polices de la culture, du management et de la morale. Les débats sur les droits d'auteurs cachent une forêt d'intérêt et aussi, qu'une vie économique est probable sur le net, après la mort de l'économie télévisuelle. Il suffit juste de donner au net les moyens de faire consommer du coca-cola aux consommateurs. Le projet émancipatoire est tout juste annulé, pour des intérêts privés.

Mais il n'y a pas que les figures du drh, du sondeur d'opinion ou du consultant marketing, qui sont "actifs" pour réduire notre monde à une équation économique parfaite (Luc Boltanski rappelle que la société, comme tout projet, par nécessité, parce qu'elle est bancale, doit  être justement décrite par une science elle aussi bancale, comme l'a été la sociologie critique, pour avoir une chance de toucher au plus juste son objet). Si leurs tâches est principalement de canaliser les sensations, les sentiments et les postures pour les réorienter vers un "plus" efficace, une plus-value de "valeur ajoutée" ramassée, celle des amuseurs public participe d'une même censure des individus et des psychées, mais avec du spectable en plus. Les figures traditionnelles de la contre-émancipation agissent plutôt dans l'allusion, dans l'invisiblité et les coulisses de la stratégie psychologique. Celle de l'amuseur public se réalise en pleine lumière, de façon obscène et pop'. La vanne est toujours réductrice, elle s'appuie sur les hommes, les traits de caractères, mais jamais sur les actes ou l'histoire. L'amuseur "privé", même pas public, parlera toujours de façon déshistoricisée, toujours au présent. Cette figure riante de la domination participe au déni apparent de la classe politique, mais il la protège comme caricature. Si l'amuseur n'a pas les compétences des savants en science-éco, Po, et autres, pour suivre justement la complexité des débats, il peut au moins poser la question politique qui tue? Non, ce ne sont que des affirmation sur les mœurs, les personnes. La carcature classique, de la presse d'opinion était bien plus assérée. Les coups tordus du comique font le lit de la corruption politique et de l'intégrité mélangés, sans discernement. Et le public se gausse dans sa confusion morbide et morale amalgammée au cynisme.  Car l'amuseur est fondamentalement morbide, quoiqu'il puisse en dire, et construit son objet à l'image de son consommateur. Il prolonge avec l'outil du calcul télévisuel une esthétique de la réception basée sur un principe de perfection.

Toujours est-il, le souci de ces formateurs consiste à réduire l'espace des opinions à deux ou trois. En effet, comment prendre en compte un chaos d'opinions pour rendre la démocratie présentable?, nous apprenait Edward Bernays dans son manifeste du marketing Propaganda. Edward Bernays, petit neveu de freud, est l'inventeur des relations publiques. Il a, à lui seul, changé la couleur de l'opinion américaine au début du vingtième siècle. Garry Winogrand proposa au milieu des années soixante-dix un miroir de ces Relations publiques, ouvrage photographique où les contradictions produites au sein d'une grande ville américaine comme New-York sont criantes. Le photographe a magistralement donné une formalisation concrète du contraste des contradictions sociales à New York, et la déconnection entre les mondanités des relations publiques et des revendications du peuple américain, des manifestations contre la guerre du Vietnam (Garry Winogrand, Relations publiques).

Pour faire la panoplie du système des relations publiques et de la culture de la réception, on doit élargir à d'autres figures le développement circonstancié de cette logique arrogante. Elle est souvent souriante avec les amuseurs publics, mais très efficace pour départager les pour et les contre, séduisante avec les storytelling de nos jeunes espoirs sportifs, mais sportives aussi avec les ébats monnétaires en coulisses qui sont dans le même ordre du combat, des compétitions off. Ce n'est plus dans la couleur (la virilité, le gag) que se joue cette action, mais dans la méthode. C'est dans sa logique de production que ce modèle doit prendre en compte la réception pour se construire. Beaucoup de ses figures sont agissantes dans le monde du spectacle, les comiques notamment, les chanteurs, les écrivains ratés.

 

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