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mercredi, 09 septembre 2009

Le glamour mémoriel. A propos du film Apocalypse, la seconde guerre mondiale.

Le glamour mémoriel.
A propos du film Apocalypse, la seconde guerre mondiale.

Nous sommes, en cette rentrée 2009, en pleine période mémorielle. France2 diffuse en ce moment une série sur la deuxième guerre mondiale, Apocalypse, la seconde guerre mondiale, d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, commentée par Mathieu Kassowitz, et conçue comme une série en six épisodes pour la télévision. Dans la tourmente écolo, l’Apocalypse s’est substituée à l’Holocauste, ce qui reviendrait presque à sous-entendre que les grandes tragédies humaines sont, à l’instar des phénomènes météorologiques, les conséquences des causes naturelles, voires divines… L’Apocalypse me semble, pour rendre compte des évènements tragiques de la seconde guerre mondiale, une métaphore sur-jouée, qui se rattache davantage à une opération de communication, un slogan de fin de soirée. Les témoins de Jéhovah ont dans leur stratégie de communication suffisamment déposé la marque "Apocalypse", même s'ils ont eu à subir de la part des nazis leur extermination…

En ouverture, on présuppose que ce qu’on va suivre est inédit : «vous croyiez tout savoir sur la deuxième mondiale ?... vous vous trompiez». Le principe de l’approche documentaire a consisté à restaurer les documents choisis au moyen de la colorisation et de la sonorisation numérique, et ce à partir de séquences filmées ou de photographies qui ont trait à la seconde guerre mondiale, en laissant néanmoins intact et en noir et blanc les archives qui correspondent à la Shoah. Ce procédé à deux vitesses du traitement des images laisse perplexe. Pour quelle raison épargnerait-on les séquences de la Shoah de l’artifice du « réalisme » que semble promettre la couleur et la haute-fidélité? En dépit du fait que ce qui reste difficilement compréhensible de l’Evénement n’est pas sa représentation mais son apparition contextuelle, il reste que l’image imparfaite, ou l’image résiduelle suffisent à elles seules pour dire avec justesse, sans en rajouter. Ce n’est pas au niveau de la représentation ou du « réalisme » qu’on doit rendre compte de cet évènement, sinon, la technique participe au travail négationniste qui rejoint la terminologie de l'inimaginable. Si on ne peut pas s'imaginer ce que c'était, la technique vient confirmer cette position en recouvrant superficiellement ce qui restait pour en définitive masquer ce dont elle voulait rendre compte. La technique fait ainsi disparaître l'évènement derrière ses fastes. Toute chose jouée, remise en scène est particulièrement fausse, c’est la critique que fait Platon du théâtre et des artistes. Pourquoi alors rajouter au film ce qui lui fera de toute façon défaut ? Et remplir les images d’archives de précisions techniques superflues, qui augmentera sensiblement son inauthenticité.

Ceci dit, la conservation du noir et blanc ne garantit pas pour autant de la supercherie. On se souvient à cet égard des retouches Photoshop faites sur des documents du camp d’extermination d’Auschwitz, documents volés et en noir et blanc, représentant des femmes attendant de se faire gazer. Certaines de ces femmes, qui n’avaient pas le galbe et l’allure suffisamment glamour et informative, ont subi une série d’opérations, pour le coup esthétiques : la poitrine remontée et le visage retouché, « améliorées » par les hardiesses d’un technicien trop zélé. Le travail de Georges Didi-Huberman dénonçait fort justement ce type de normalisation, car le procédé visait à purifier « la substance imageante de son poids non documentaire » (Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Paradoxe, Paris, Les éditions de Minuit, 2003). La décision d’ajouter une couleur absente aurait visé d’une autre façon à enlever la brutalité du document pour une information secondaire. On imagine bien que si nous nous trouvons en présence d’une image dramatique, de n’importe quelle image qui représente une tragédie, le fait qu’elle soit en couleur reste un élément secondaire. On ne cherche pas à s’apesantir sur la couleur du thee-shirt ou du pantalon que la victime portait ce jour-là, sauf à des fins judiciaires, mais surtout pas esthétiques. Ce n’est manifestement pas ces détails qui restent en mémoire mais le visage de la personne, son expression, son silence. Ces informations, même imparfaites, fait justement que nous pouvons leur donner un sens…C’est parce que c’est imparfait qu’il y a du sens. Or la technologie numérique et l’attitude de ceux qui l’utilisent semblent méconnaître cette faculté de l’imperfection du monde. Pour le coup, Disneyland est parfaitement réalisé, en tant qu’utopie, et Apocalypse est, de ce point de vue, parfait technologiquement, parfaitement réalisé, refait.

L’argument donné par Isabelle Clarke pour expliquer l’hyperréalisme technologique adopté (le choix pour la colorisation et le bruitage numériques) est que le noir et blanc aurait été trop élitiste, là où la couleur et l’ambiance sonore pâliraient à l’ennui qu’aurait produit le film à une heure de grande écoute. C’est le même genre de présupposé qui fait croire aux présentateurs qu’on est forcément en quête de bonheur ou de détente lorsqu’on l'on regarde ou participe physiquement à un divertissement télévisuel. Que dire alors des millions de spectateurs qui ont vu La liste de Schindler de S.Spielberg, film à grand budget tourné spécialement pour l’occasion en noir et blanc ?
Aussi bien pour la simulation en noir et blanc de La liste de Schindler ou celle d’Apocalypse, on a un même effet rétroactif de travestissement de la réalité. En effet, on peut reprocher à ces artifices technologiques une même critique qui porte sur le fait de transformer l’archive, pas du point de vue de sa nature, mais de sa forme. L’ajout de la couleur ou le retrait de la couleur en définitive revient au même. Retrancher ou rajouter participe d’un même symptôme. On doit confronter à ces deux postures formelles une critique symétrique :
(La liste de Schindler)
--c’est arrivé en couleur et non en noir et blanc, pourquoi alors enlever la couleur ?
(Apocalypse)
--ça a été filmé en noir et blanc, pourquoi alors ajouter la couleur (et le son) ?

L’artifice du noir et blanc de S. Spielberg adopté pour le film a produit une polémique contre ce qui pouvait alimenter un scandale basé sur la représentation et non sur l’événement en tant que tel : le noir et blanc faisait à sa façon mentir une réalité parce qu’il était évident que les acteurs mimaient une souffrance non vécue, car il s’agissait d’une fiction et non de témoins directs (comme le fait Shoah de Claude Lanzmann). On pouvait avec raison interroger le motif de cette mise en scène qui restituait, à l’inverse, un « réalisme » douteux à l’aide du noir et blanc. Toujours est-il que le noir et blanc ne fut pas un obstacle au succès, La liste de Schindler fût en dépit de sa qualité noir et blanc un boom commercial. A l’inverse, pourquoi vouloir augmenter la réalité (la pertinence ?) d’un événement passé en cherchant à coloriser une séquence dramatique ? La peur de la mécompréhension générationnelle ne semble pas suffire à l’argumentation, à moins que le but de l’opération soit en somme de chercher à faire une opération commerciale à partir des restes du sordide historique qui n’a pas encore été complètement exploité. Dans un même temps, la publicité utilise la figure d’Hitler pour vendre la performance des préservatifs.

Isabelle Clarke redoutait les critiques directement vouées à l’intégrisme : « Je ne supporte pas les intégristes qui refusent de toucher aux archives. La couleur, c’est la condition pour que ces documents ne soient pas réservés aux seuls chercheurs »(Libération du mardi 8 septembre 2009). Pourquoi la production de France2 a choisi plus de « réalisme » en simulant un superflu de réalité? La profusion de définition n'est pas une garantie contre le soupçon révisionniste. La jeunesse est tout à fait disposée à reconnaître les formes qui se dessinent à l’écran. Cette procédure participe aussi bien de la pornographie mémorielle dénoncée par certains et ce, en dépit de leurs bonnes ou mauvaises intentions. Il est donc évident que la jeunesse française ne peut pas s’adapter au noir et blanc…comme chacun sait, les jeux vidéos sont d'ailleurs tous en couleur. L'effet de "réalisme" d'Apocalypse conduit à l'effet contraire : au lieu de prévenir il amuse et renforce la portée divertissante d’un jeu à épisode. La démonstration permanente de la panoplie numérique influence le sens de l’histoire, elle participe du polissage ambiant de la réalité historique au moyen de la culture storytelling. Dans quelques décennies, adultes et enfants pourront prendre sans trop de difficulté Apocalypse pour les faits réels et les archives en noir et blanc pour une supercherie, une série fiction qui fait suite aux Envahisseurs

Commentaires

Completement incroyable..le documentaire est le meilleur produit depuis bien longtemps. Au contraire, il a vocation a rapprocher l'audience des faits reels grace a la couleur. Avexz vous au moins demande l'avis des spectateurs avant d'assumer ce que vous ecrivez?

Ce documentaire reste en vous tres longtemps apres l'avoir visione. On se prend a vouloir en savoir plus. Il a l'effet pedagogique escompte et contribue au devoir de memoire. Bravo mille fois pour un superbe documentaire!

Écrit par : MissDano | mercredi, 02 décembre 2009

Vous avez quel âge MissDano?

Écrit par : indfrisable | mercredi, 02 décembre 2009

Merci pr cette article interessant

Écrit par : Film de cue | vendredi, 12 mars 2010

merci

Écrit par : Film xxl 18 | mercredi, 31 mars 2010

Les commentaires sont fermés.

 
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