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vendredi, 05 juin 2009

Marchandiser le postmortem (suite)

En communication répressive, la marchandisation du postmortem se passe de preuves, de faits, car ce qui doit circuler n’est pas le contenu des phénomènes, mais une tonalité morbide des évènements. Une ambiance morbide doit confirmer la capacité de chacun à accepter l’enfermement de sa conscience dans la vie quelle qu'elle soit par rapport à ce qui le dépasse. C'est tout le dillemme de ce qui intensifie l'angoisse  existentielle : celle de sa  propre disparition au monde alors que nous sommes toujours en vie. Le principe de réalité vient s'affronter au principe du storytelling, celui qui réchauffera nos cœurs.

Image 18.pngPendant les années 90, une émission télévisée célèbre, Perdu de vue, de Jacques Pradel, exploitait déjà la ressource angoissante de la disparition, qui préfigurait le champ élargi de l’exploitation qu’on connaît aujourd’hui, celui du post-mortem, et qui s’étale à tous les niveaux de la société (politique, consommation, communication). Seulement, Perdu de vue jouait sur une équivoque, sur la possibilité d’une retrouvaille, afin que la vie recommence « comme si de rien était ». Avec l’Airbus, il n’y a plus d’équivoque possible, si on sait qu’il n’y a aucun survivant, il reste que tout n’est pas perdu pour tout le monde, c’est la tonalité morbide qui prend le dessus, par la pipolisation systématique des victimes, par le storytelling fait sur le dos des disparus, instantanément (cf. les mots de Sarkozy tout de suite après le drame : "Chacun peut bien imaginer ce que peut penser une mère qui a perdu sa fille"). La pseudo recherche de la vérité s'épuise à partir d'hypothèses psychologiques envoyées pour le compte d'une instrumentation de la campagne des européennes. A ce stade, l'intervention publique du chef de l'Etat était normalement du ressort du Ministre des Transports.

Dans notre espace médiatique et politique, une problématique de ré-définition des nouveaux marchés a pour effet de enforcer les sujets morbides au-delà des rubriques réservées aux faits divers. Les circonstances des drames sont surexploitées par rapport à la réserve qui, dans ces moments là, doit être de mise. Dans l'affaire de la disparition de l'Airbus A330, les média généralistes sont partis trop vite en besogne en innondant de papiers l'information publique, sans la moindre retenue. Au moins, au moment du "11 septembre", tout avait le mérite d'arriver en direct, mais là, il s'agit de disserter à partir d'une disparition. Les journalistes deviennent subjectifs, perdent l'objectivité qu'ils pensaient toujours détenir, et n'ont pas eu de mal, sans aucun complexe, à  ne pas suspendre l'enthousiasme des hypothèses. La logique narrative des storytelling se passait des faits, elle s'appuie aujourd'hui sur les tragédies réelles, mais dont on a perdu les traces. A l'instar du jeu et de la téléréalité, il faut les retrouver, du moins les reconstituer.

Reconstitution_2.jpg

"Le 21 décembre 1988, le vol 103 Londres-New York de la Pan Am explose en plein vol et les débris du Boeing 747 retombent sur la petite ville écossaise de LOCKERBIE . Après trois ans de recherches et 15000 interrogatoires , les enquêteurs prouvent que c'est l'explosion d'une bombe transportée dans un conteneur à bagages qui a déclenché le drame et la mort de 270 personnes dont 11 habitants tués au sol par les débris de l'avion. Le scénario de la catastrophe est reconstitué, les soupçons puis les accusations se portent sur des agents libyens  proches du pouvoir. La Lybie du Colonel Kadhafi est mise au banc des nations et placée sous embargo mondial."

Alors qu'à ce jour, les débris retrouvés dans le périmètre de la supposée chute ne sont pas ceux de l'Airbus français, très subtilement, on aspire à renvoyer la responsabilité vers les autorités brésiliennes (écouter la déclaration de Dominique Bucereau, Ministre des Transports sur RTL). Par contre, on ne peut espérer aucun débat publique entraînant des conséquence réelles (pas seulement déontologiques) sur le traitement exagéré et la surenchère médiatique faite à partir de rumeurs qui n'ont jamais constituées des preuves. La surenchère médiatique redouble le tragédie de l'accident en tragédie médiatique : non seulement les médias généralistes nous habituent à ingérer des hypothèses fausses données commes des faits, mais aussi ils s'acharnent à pipoliser une catastrophe, sans prendre les précautions qu'impose la rigueur journalistique. Si bien que le dossier médiatique sur l'Airbus A330 devient une patate chaude dont il faut se débarrasser au plus vite. Les médias vont la renvoyer vers les politiques nationaux, et ces derniers vers les autorités brésiliennes. C'est bien la preuve pour le coup, et dans cet espace très significatifs du traitement  de la mort par les instances officielles, qu'aucune de nos autorités n'assument leur actes, même à partir d'un thème aussi élevé. La mort est devenu un signe échangeable, une équivalence à partager, dans l'économie morbide auquel l'Etat participe allègrement.

Et pour nous, notre perversion consiste à vivre sur la vie imaginée des victimes. Echange assez sale.

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