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vendredi, 09 janvier 2009

Idéologie : réflexions du passage de TF1 version Chirac à M6 version Sarkozy

(réponse sur le blog Les jours et l'ennui de Seb Musset, à l'article "M6, pour un monde presque parfait")    

A propos d'M6 et de ses émissions pratiques.

J’ai toujours été choqué par le côté « magazine pratique sympa » de cette chaîne de télé. Si toutefois, il est certainement jouissif de dénoncer une séduction facile dont le dessein est le dévoilement de la vérité, je doute fort que ceux auquel ce message est destiné puisse réellement arriver au terme du contenu, car ils ne cherchent pas à l’entendre, même si tu es là pour les mettre en garde de la grossière supercherie. Si la réception n’est pas prête, elle ne tient son salut qu’à rester attentive à n’en perdre rien, le museau abaissé au niveau du guidon. Ta critique manquera sa cible, et à défaut d’être tout simplement entendue, ça justifiera une communauté improbable de « râleurs », pour ne pas dire de salauds d’intellos.

Car le fait est que si les valeurs d’M6 ont autant de prise dans la société qui se dessine avec Sarkozy, (comme tu l’affirmes, en résumant TF1 au chiraquisme et M6 au sarkozysme) cela signifie que l’anti-intellectualisme est le phénomène central qui modèle notre espace public (chaîne publiques et privées comprises, dans la mesure où elles sont comprises dans « un » espace public général), avec des formes idéologiques et factuelles qui adoptent les apparences du divertissement. Il n'est pas futile par contre de noter le changement de ton radical et insuffisamment commenté de la photo officielle de Sarkozy, dont l'auteur n'est autre qu'un paparazzi célèbre (il y en a aussi dans cette population des "célèbres"). L'aspect radical de l'acte annonçait la rupture symbolique et effective des élites avec la culture au sens noble du terme. Car déjà sous Chirac, le divertissement n’avait-il pas obtenu ses lettres de reconnaissance sous Raffarin? Pierre Raffarin, alors Premier Ministre,  a anoblit au rang "d'œuvre culturelle" toute cette production de supermarché qui envahit tout notre quotidien aujourd'hui. Comme si les émissions de télé réalités avaient obtenues, à l'instar de l’âge d’or des Académies de peinture, le statut « d’art libéral » en cherchant à quitter celui « d’art mécanique » pour une reconnaissance corporatiste et un statut égal à celui des sciences et des mathématiques de jadis? Ce mécanisme de reconnaissance fonde l’anti-intellectualisme éclairé de M6, et donc la mise à mort de la diversité non pas ethnique mais culturelle, c’est le symptôme qui me semble le plus alarmant à ce propos.

Pour en revenir au paragraphe un, si les adeptes de ce genre d’émission refusent la critique que tu peux faire d’M6, c’est parce qu’ils ne la prennent pas au sérieux. Prendront-ils un jour conscience du mécanisme pervers de la manipulation consumériste ? Ils pensent que la futilité n’est pas perverse, que le divertissement n’est qu’un moyen de se détendre et de rêver. Or, le divertissement aujourd’hui n’a jamais été aussi sérieux. Le divertissement doit se faire futile pour faire intégrer aux cerveaux les plus « faibles » les repères de la convenance. Dans ce domaine d’expérience, il s’agit de perception des choses et de sensibilité : car tout le monde n’est pas également doté des mêmes défenses devant l’idéologie du management, relié non seulement au monde du travail, mais aussi au contexte de la consommation. Le renversement du capitalisme par les subalternes devra aussi se faire avec une prise de conscience des consommateurs, car le monde productiviste a globalement perdu les enjeux et le sens que les médias donnent seuls, désormais du sens de notre monde, avec notamment la dissémination d’émissions de divertissement pratique. C’est cette réalité que les médias ne cessent pas de leur cacher.

Cette manière ludique d’être au monde n’est  là que pour faire « oublier sans fuir » la réalité du travail. Car même si les corps vils sont encore nécessaires pour faire fonctionner notre société, il faudra  s’attendre bientôt à ce que l’automatisation du monde fasse quasiment disparaître toute présence humaine au travail. Le divertissement n’est là que pour fait rendre absente au monde la présence réelle de chacune des personnes prises dans ce jeu tragique. Et la panoplie de la vie bourgeoise fait partie de ce ré- enchantement vers le haut, et vers le bas de la dignité : le divertissement a choisit l’humiliation comme principe générateur de plaisir.

Le jeu de la norme de vie faussement bourgeoise que chacun pense rêver avant de pouvoir accéder à quelque reconnaissance est au principe même du monde fantasmé, du conte de fée. Les stars ne sont que les idéal-types de ce phénomène d’identification, pourvues à ce qui n’existe pas, c’est-à-dire, à l’imaginaire collectif inaccessible mais cependant représentable mentalement, ce qui est déjà en premier lieu une satisfaction sociale minimale pour nos sentiments d’appartenance, et à ce qui n’est pas encore en place (le projet politique de faire « travailler plus pour gagne plus », fable perdue elle aussi…), Les stars sont la réalisation 3D des chimères qui habitaient nos nuits lorsque nous étions enfants. Les stars sont quelque part situées entre le monde perdu de l’enfance et le monde adulte à venir, qui n’est pas encore là, tant que nous restons sous l’emprise de ce divertissement. Il s’invite non plus chez l’habitant, comme le faisait TF1 pendant les années quatre vingt, pour couvrir de cadeaux un gagnant tiré au hasard, mais entre carrément par effraction esthétique avec M6. Pour vous dire que vous n’avez aucun goût, aucune existence sociale quelque part. Alors la maison aux murs colorés bon ton n’est pas rêvée, mais un acte disciplinaire qui préfigure la crainte, voire la peur de ne pas en être.

Si on observe le résultat après opération, M6 vide les meubles, mais aussi les objets qui faisaient l’environnement des habitants. Car les objets accumulés de l’histoire personnelle n’ont plus leur place dans le nouvel environnement. C’est souvent à contrecœur que les heureux gagnants découvrent le résultat, mais ils n’osent pas le dire à l’écran, car les travaux ont coûté leur pesant en cadeaux. Le contre don est de ne rien laisser paraître de déception pourtant qui transparaît dans les cris de joie forcés, dans les regards furtifs. Si je passais du temps de mon côté à convaincre certaines personnes du côté pervers de ces émissions (comme vous Fred, pris dans l’utopie du dévoilement de la vérité), des  contenus esthétiques nullissimes, elles ne prenaient jamais trop au sérieux des propositions qui se réclamaient de la futilité, comme le paradigmatique magazine people. Le « people » fait partie du paysage social, et on doit l’éviter si on le redoute, c’était l’argument simpliste du si ça ne t’intéresse pas, ne le regarde pas

Le style people a remplacé la mode « cool » des années quatre vingt. Le people reste pour beaucoup futile et pas dangereux… Or, ces contenus de divertissements pratiques forgent largement l’idée modèle de la famille. donnent les vecteurs de goûts à une population massive, trahit la conscience que chacun peut (et doit ?) se faire de la classe à laquelle il répond.

Pour le dire autrement, si la revue est située, le magazine s’ouvre au tout venant, à l'audience la plus large, et donc ne peut que proposer de l’insipide, de l’air du temps, du médiocre, de la camelote culturelle. Le jugement de valeur qui donnait à chaque case de la hiérarchie sociale sa valeur semble révolue, car les valeurs que divulgue M6 sont un travestissement de la méta-valeur famille/travail, donnée comme unique, voire monstrueuse, car conformée à deux têtes.

Le principe d'M6 est de venir dans ton cerveau, pour te faire comprendre que tu es ringard, ensuite, la chaîne te propose gratuitement de te refaire « tout l'intérieur » facilement, en jouant. Ce geste contre culturel, est une forme littérale de révolution culturelle comme il s'en est faite par ailleurs, mais qui n'est pas tant lyrique que pratique, et fondamentalement construite à partir de l’esthétique d'un kitsch télévisuel. L’esthétique répond à une injonction politique ambitieuse, ce que remarquait fort bien Walter Benjamin en son temps du réalisme socialiste. De la même manière, le projet politique de M6 est basée sur une esthétique facile, très colorée, comme un manuel de peinture facile de l’existence.

L’exercice ludique de la vie pratique est à l’œuvre. Elle atteint la sphère de la vie personnelle, privée. Une vie privée socialement jouée, voire mimée à partir de ce qu’il faut être, de ce qu’il faut penser, en un tour de main. Le couteau Suisse de l’art de vive en deux mots se conforme au display, à l'environnement modulable et évolutif, du fait de la réduction de la superficie des appartements en France (en Italie, le concept de studio une pièce est incompréhensible par exemple, alors que l'Italie semble plus mal en point économiquement que nous. C'est dire si la politique de l'habitation est concertée, en France).

Ce kitsch ne part plus des actes communs de la vie ordinaire (carte de voeux, anniversaires, etc...), mais de l'écran. L'émission pratique de M6 te coatche parce qu'il est d'emblée considéré que tes goûts, ta culture ne sont pas conforme à la mobilisation générale du corps social, sont rétifs à son combat et à sa mobilisation consumériste. Du côté du consommateur, ce combat paradoxal se réalise dans le désir de précarité. Le travail et l'exploitation de M6, c’est de préparer, en deux mots, à la précarité du travailleur, non pas subie mais désirée comme reconnaissance sociale

A chacun son style…

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