Avertir le modérateur

mardi, 08 juillet 2008

William Eggleston, Spirit of Dunkerque

Saluons la réédition du catalogue d'exposition de l'un des maîtres de la photographie américaine, William Eggleston. Exposition organisée au 11 juin au 29 octobre 2006, au LAAC, lieu d’Art et Action contemporaine de Dunkerque. Eggleston n'est pas seulement un coloriste, il  cadre redoutablement. L'ouvrage n'a plus, à la différence de celui de la première édition, ses deux textes liminaires d'introduction. Comme si Eggleston était gêné d'une interprétation critique de son travail. Comme si l'œuvre, à force d'interprétation et de citation, perdait de sa magie.

1522052451.jpg

 

Eggleston cherche à "photographier démocratiquement". Dans The démocratic forest, ouvrage antérieur du photographe, on peut penser qu'il considére la démocratie comme un tissage, un magma de signe et de traces, culturelles ou naturelles, laissés par les hommes après leurs passages. Comme si le caractère démocratique des choses ne peut se vérifier une fois que les hommes sont passés. La démocratie est verte, écologique. Elle laisse les plantes, les arbres recouvrir les monuments. Un post-romantisme concurrence nos centrales nucléaires. Rien de plus beau qu'une centrale nucléaire transpercée par les racines d'un arbre naissant. Lautréamont nous fait percevoir Eggleston.

La série des monuments photographiés derrière un "voile" de végétation influença, me semble-t-il, l'idée de démocratie du regard, qui ne cherche pas à sélectionner. Friedlander sur ce point est un ami et une influence certaine du photographe. Sélectionner n'est-il pas devenu, avec le caractère intensifié du classement, le développement proprement dit de la modernité et de la photographie documentaire ou objective, et avec l'influence de Photoshop, le paradigme plus récent de la photographie numérique?

Eggleston défend l'idée d'un regard démocratique, dont le but principal est de chercher à contrer l'évidence. Pour lui, le photographe doit chercher à photographier ce qu'il n'a pas pensé regarder. L'excercice conduit à faire l'expérience de ce que nous ne sommes pas consciemment amenés à réaliser. Une approche de l'identité, du point de vue sans arrêt remis en question. Une approche où le quotidien doit être sans cesse redécouvert pour ce qu'il est et d'où il est. C'est une quête de tous les instants. Eggleston traque les traces du banal comme chose à recréer à chaque fois.

Qui regarde? Qui est regardé? L'appareil photo est un outil, un oeil mécanique capable de prendre la place de celui qui a la volonté de photographier. C'est pourquoi la photographie a toujours été historiquement associée à la magie, à la disparition illusoire conçue par un mage du photographe. L'appareil vole l'identité du magicien à l'artiste. Après ce tour de passe passe, les artistes ne font plus rêver. Avec lui, l'acte photographique fait littéralement disparaître celui qui se dit artiste. C'est une critique de l'originalité qui retrouve l'effort qu'avaient les avant-gardes pour relativiser la présence des artistes démiurges, associés à leur œuvre et créateurs d'un monde autonome. Derrière l'objectif, l'oeil perd de son identité, se perd même. Jean Baudrillard affirme la même chose car sa satisfaction consiste, en tant qu'adepte de cette pratique, de disparaître derrière l'image, mais aussi derrière la volonté de la machine elle-même productrice d'une image. La magie est retrouvée.

L'index et la trace sont pour les photographes classiques, désormais nostalgiques de la photographie argentique, des circonstances qui n'existent plus aujourd'hui comme processus de lumière naturels, mais où le code opéré par l'image numérique s'est substitué à eux. Eggleston voue un tel soin à la couleur qu'il semble rester fidèle à la photographie argentique, contre l'usage admis et partagés de Photoshop. Le procédé qu'il adopte, celui du dye transfert mis au point par Kodak, lui procure une reproduction et une colorisation de l'image que les peintres lui envient.

Photographier démocratiquement c'est peut-être photographier sans privilégier certains éléments parmi d'autres considérés comme moins photogéniques. Pas de privilège ou d'exclusion. Jean Baudrillard révèle de son expérience de photographe le moment où le photographe disparaît derrière son appareil, où l'appareil "photographie" pour ainsi dire tout seul, sans sujet pré-existant. Cette poétique automatique de l'image ressemble à l'écriture automatique des surréalistes, qui considéraient cependant la photographie comme un élément à documenter plutôt qu'une source poétique (sauf Man Ray, bien que sa série diffusée dans L'amour fou s'applique comme un calque à la "beauté convulsive" de Breton : magique-circonstancielle, etc... et reste par conséquent illustrative). Le dilemme permanent entre photographie en tant qu'art ou photographie en tant que document est déconstruit par William Eggleston. La démocratie est faite de multitudes, de mélange. L'image chez lui n'est jamais pure. D'où l'étrangeté.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu