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jeudi, 03 juillet 2008

Les programmes de la télévision publique ressemblent-ils à ceux de la télévision privée?



Sur ce point je rejoins les propos de N. Sarkozy. Il y a trop de points de similitudes entre ces deux secteurs qui ont toujours cherché à se concurrencer. Sarkozy est rancunier, certes, il règle des comptes personnels avec le service public de la télévision par la réforme, ce qui reste une marque d'immaturité assez lâche. Il adapte le monde à ses désirs, ou alors aux désirs de ceux qui le manipulent (parmi eux, Jean-Pierre Raffarin devrait jouer un grand rôle). C'est un trait de caractère constant de son action en général. Ce qui lui résiste doit disparaître.

Les similitudes entre les deux secteurs qui départagent la télévision en France, et ceci quelle que soit la distinction à faire entre chaîne généraliste et chaîne thématique, participe de la remise en question des distinctions traditionnelles : Public/privé, Homme/Femme, Etat-nation/Mondialisation. La télévision publique souffre de ces séries incontournables à répétition, de ces téléfilms quotidiens presque identiques. Nivellement vers un seul sujet, principalement la lithanie des séries policières par exemple, avec PJ. En somme, la vie quotidienne sur une chaîne généraliste se réduirait à la vie dans un commissariat ou au sein d’une équipe de police, quand ce n’est pas dans un hôpital (Urgence), etc…
L’urgence, le tragique, quand il n’est pas à traquer les moindres faits et profils psychologiques de serial killers, nous fait entrer à l’autre bout de la chaîne dans les têtes angoissées des people. De la série télé aux tueurs en série, le modèle émotionnel est la marque emblématique de la télévision en général, car elle s'adapte parfaitement à la démocratie d'émotion actuelle. Il n’est que de comparer la grille des programmes de chaînes privées et généralistes pour voir en deux secondes la promiscuité voire la similitude parfaite des thèmes abordés.

Avant de présenter les similitudes, on pourrait se demander d’abord en quoi le service public se distingue du privé dans l’audiovisuel ?

Premièrement, le service public se distingue du privé en partie par son mode de gestion : le secteur privé de la télévision fait appel à des annonceurs privés, et le secteur public est alimenté par la redevance en grande partie, et également par la publicité. A ce jour du moins.

La publicité, qui est un mode commun de gestion pour les deux secteurs n’est donc pas un critère différentiel. Par contre, elle va le devenir, car la publicité et ses annonceurs vont être dès l’année prochaine relégués vers le seul secteur privé selon les vœux semble-t-il, très personnels, du Président Sarkozy. La Ministre de la culture et de la communication Christine Albanel n’a pas été mise au courant de cette évolution majeure, c’est donc un choix très personnel de l’intéressé.

La deuxième différence concerne la mission et le rôle des dites chaînes, dont les contenus sont produits en fonction d’un budget préalable, et en fonction d’un « professionnalisme » propre à l’identité de la chaîne définie comme telle. Cette notion de professionnalisme est mise en avant et défendue ardemment par de Carolis (sur RTL, dans sa réponse à Nicolas Sarkozy) afin de recadrer et de revenir sur les valeurs initiales qui fondent le secteur d’activité, contre les critiques avancées récemment par Sarkozy concernant la valeur des contenus au sein du secteur public de la télévision. Mais le problème demeure, à partir du moment ou une chaîne à vertu généraliste cherche à s’ouvrir au système promotionnel.

Aussi, l’information au « vingt heure » entre le public et le privé diffère peut-être légèrement dans l’approche, mais reste de même nature dans le déroulé des thèmes abordés. Tout le monde sait que les sujets choisis le sont en fonction du concurrent, que seule la logique du scoop fait différer les nouvelles. Chaque rédaction sait ce dont les autres rédactions vont traiter, elles abordent presque toutes les mêmes titres.

L’argument du « professionnalisme » défendu par de Carolis est de maintenir l'idée que la sphère des chaînes de télévisions publiques doit garder son indépendance par rapport à l'Etat, car son rôle en tant que mission audacieuse du service public est bien défini. Ce rôle néanmoins impartit par l'Etat est d'accomplir la mission du service public. Une charte est conçue et définit ce rôle. de Carolis veut faire confiance au gens du métier, veut en rester à la seule responsabilité de sa sphère journalistique dans le cadre qui lui est donné. Si le Président décidait indirectement du contenu des programmes, il va de soit que le cadre deviendrait faussé. Le cadre de la sphère de compétence du service public doit donc rester aussi indépendante que possible de l'Etat quant au choix éditorial de la grille des programmes. Aussi, si la valeur qualitative du contenu est donnée en fonction des moyens, c’est au professionnalisme et au métier qu’il faudrait en revenir, car les journalistes sont les garants de l’indépendance vis-à-vis d’autres considérations plus soumises.

A l’instar de l’indépendance du Président de la République même dont la fonction est aussi de garantir l'indépendance entre les pouvoirs institutionnels, qui est règlée à partir du modèle gaulliste de la Vème République. Ce modèle établit le cadre selon lequel le rôle donné au Président de la République est de veiller, d’être avant tout le « gardien » des Institutions, en prenant garde de ne pas s’impliquer directement dans les affaires et les réformes gouvernementales, parcelles qui traditionnellement sont réservées au gouvernement. Le Président en V ème République doit garder une position relative pour tenir. C'est pourquoi la position d'un Sarkozy "omniprésident", toujours exposé au devant de la scène, est plus fragile politiquement, car il s'emploi à faire le boulot de son Premier Ministre. Indépendance faussée, comme le sera celle de la télévision publique.

La défense de de Carolis se base sur la mission du service public qui doit se distinguer d’une recherche absolue du profit,  finalité par contre qui est celle des autres télévisions privées concurrentes...du service public. Si TF1 doit dans sa logique concurrencer France 2, pourquoi France 2 devrait-elle se déterminer en fonction de TF1 dans sa grille de programmation? Ainsi, la défense du professionnalisme et des moyens financiers pour faire une bonne télévision publique me semble faible. Le scandale des animateurs-producteurs apparu pendant les années quatre vingt dix prouve qu’on peut faire des programmes médiocres avec beaucoup de moyens financiers, et fragilise la défense du professionnalisme et du métier. De quel professionnalisme parle de Carolis? Celui du manager ou du journaliste? On se souvient d'une émission débat à caractère social organisée par Michel Field  au début des années  quatre vingt dix, où avait été mis en cause la politique gouvernementale de l'époque sur la jeunesse. Edouard Balladur, malmené, avait supprimé l'enveloppe allouée au servie public pour "corriger" cette incartade. Et France 2 avait compris que la publicité n'était pas la seule à faire pression sur les contenus éditoriaux. La disparition des émissions politiques et des débats avait fait la place aux interventions "people" des homme politiques chez Drucker ou autre consort.
 
Ce que de Carolis ne nous dit pas, c'est que la qualité d'un programme de télévision sur le service public est calculée à partir d'un indice quantitatif, sur un sondage de fréquentation des audiences. Ce qui ne révèle en aucun cas la qualité d'une émission, même si elle a fait un carton, ou si elle a détrônée TF1. France 2 présente à qui mieux mieux des nanars, des jeux grotesques qui coûtent très cher mais qui font de l'audience, c'est cette hypocrisie que dénonce avec raison Sarkozy. Par contre, il n’est pas inutile de constater que Arte présente un réel contenu culturel, diversifié selon un axe thématique donc structuré lors de soirées plus cohérentes et riches de matériaux, avec beaucoup moins de moyens financiers. Mais sa fréquentation demeure bien entendu confidentielle, alors qu'aucun indice de qualité ne vient contredire l'indice de quantité forcément "mauvais" d'Arte. La mise en place de ces deux indices serait plus judicieux pour constituer un rapport, et rendre compte d'une lecture précise en terme de nuances, et plus circonstantielle de la fréquentation de programmes. A l'instar d'une lecture des "champs" inventée par Pierre Bourdieu sous la forme de diagrammes, à travers lesquels sont déterminés les espaces où circulent des positionnements d'agents sociaux, en fonction de leurs dispositions dans l'espace ou l'univers social considéré. Ces diagrammes donnent sur un axe horizontal le capital financier comme valeur éternelle, et sur un axe vertical le capital symbolique, la valeur culturelle d'un positionnement dans l'espace des échanges, des prestiges auxquels les agents  sont pris. L'illusio du champ structure sa logique, et son investissement propre. Une étude parue dans Les Actes dela Recherche en Sciences Sociales montrait par exemple comment des échanges  symboliques pouvaient avoir lieu contre du capital financier, comment un journal dit "sérieux" comme Le monde pouvait servir un prestige manquant à TF1. Sans publicité, le service public n'aurait pas à chercher à concurrencer TF1, n'aurait pas à faire la course à l'audience pour séduire des annonceurs, à condition qu'il soit compensé par les pertes de la publicité. Vider la sous-traitance des animateurs-producteurs pour réintégrer en interne la production des programmes compenserait la perte occasionnée par l'absence de publicité. 

S’il n’y pas de rapport entre les moyens apportés et la qualité d’une émission, on doit alors chercher en quoi les ressources publicitaires interfèrent avec le contenu des programmes, et empêchent leur expression initiale, les contraignent à modifier leur indépendance en terme de contenu ? Si l’on en croit Patrick Le Lay de TF1, les programmes de télévision ont pour fonction de « maintenir les cerveaux disponibles pour la publicité », alors qu’historiquement et initialement, avant la privatisation en 1986 de la chaîne par Jacques Chirac, le modèle de télévision (publique) instaurée par le Ministre de la Culture André Malraux avait pour tâche d’éduquer le téléspectateur. La télévision avait avant tout une mission culturelle. Seulement, ironie du sort, à partir de 1968, la publicité a fait son entrée dans le secteur public, au sein de la télévision publique.

Je ne veux pas comparer grille à grille, « prime » à « prime », mais pour comprendre la similitude entre les contenus du public et ceux du privé, on doit comparer au sein de chaque terme, chaque chaîne, la progression dans le temps d’une catégorie de programme. Pour se demander ensuite si son évolution va bien dans le sens de l’expérience de la culture ou du commerce de la culture, en deux mots, du savoir ou de la promotion et de la ventilation des programmes pour chaque type de consommateur potentiel (Ménagère de moins de cinquante ans, adolescence, etc...).

Le fait n’est pas nouveau. Si sur Antenne2, Apostrophes représentait dans les années quatre vingt le type même du standard culturel à la télévision, Bouillon de culture, comme le nom l’indique, à dilué la littérature à toutes les cultures : la cuisine, les traditions culturelles locales, les curiosités régionales. La République Mondiale des Lettres ou des Arts, au sens de Pascale Casanova, s’est perdue dans l’industrie culturelle. L’indistinction des disciplines, entre Art ou littérature et arts populaires, traditionnellement perçue en tant que relation entre haute culture et arts populaires, a fait perdre les distinctions qui différenciaient, au sein de l’identité d’une chaîne généraliste du service public, la société entière. Le postmodernisme n’est pas en reste de ce nivellement des programmes, et ses revendications critiques ont alimenté les stratégies perverses des grands groupes industriels. Le constat tragique est qu’aujourd’hui, France 2 avec Esprit libre, émission animé par le journaliste Guillaume Durand, se distingue à peine d’On est pas couché, animé par Laurent Ruquier. La culture prétend concurrencer les talk show, et répond au style d’émission fourre tout que le service public encourage.


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