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mardi, 01 juillet 2008

Masse Critique, "émission critique" critique

 
 
Masse Critique est une « émission critique » des médias et des industries culturelles. Sur l’antenne de France Culture, Masse Critique accueille des personnages clés qui font les médias, qui « font » la forme et le contenu, et qui se révèlent parfois tels qu’ils sont.

Dans la gamme d’émissions critiques où se positionne Masse critique, on pourrait penser à un Arrêt sur images élargi, mettant en relation les divers acteurs des médias qui font l’événement au sein de l’industrie culturelle, où le journalisme est aussi pris en compte comme phénomène culturel (1), et participe au relativisme culturel mis au banc par certaines des élites classiques à l'œuvre dans le concert  médiatique ambiant. Le registre de l'indistinction dénoncé par Hal Foster dans Design et crime trouve un écho et renverse le modèle donné par Bourdieu sur le principe de distinction sociale et culturelle. L'émission a pour tâche de non seulement de donner la parole à des responsables de l’information globale (musicale, politique, économique, diverse), questionnés par un journaliste pugnace, Frédéric Martel, mais aussi d'êtres soumis à des questions provenant d’invités non rémunérés par France Culture, mais néanmoins libres de poser les questions qu’ils souhaitent.


L’apparition des "médiateurs" dans le paysage audiovisuel et la question démocratique.

La télévision ou la radio ont aussi pour tâche de se faire les médiateurs des publics, des audiences, voire rarement des citoyens dont elle se targue souvent de parler en leurs noms, et de passer en revue démocratiquement une parole problématique, un dire polémique, portés devant d’autres auditeurs ou téléspectateurs afin de revenir honnêtement sur des propos diffusés au sein du canal. Elle produit son intégrité et son sérieux, marque d'une structure professionnelle non seulement responsable mais aussi capable de se remettre en question, en faisant publiquement son mea culpa par le retour image des lettres de protestation que certains lecteurs mécontents ont envoyés. La réception se voit pour ainsi dire prise en compte, à rebours des théories marxistes des médias (Adorno) qui ne voient en eux que la marque d'une manipulation soumettant le téléspectateur en tant que masse informelle à son aliénation, une masse informe et manipulable, impuissante à prendre conscience du caractère aliénant du flot informationnel. Le journaliste médiateur est le résultat pratique de recherches  dites de théories de la réception ou médias tactiques récentes, qui apparaissent dans le domaines des sciences des médias pendant les années quatre vingt dix en Europe. Les médias tactiques dépassent le caractère informel du téléspectateur lambda, lui donne des caractéristiques réactionnelles devant les évènements qu'il voit et qui le traversent. Les travaux de Michel de Certeau concernant certaines tactiques populaires à l'égard de stratégies commerciales ont influencé grandement ce type de recherches (De Certeau, Michel, L'invention du quotidien, deux tomes).

L'apparition de nouveaux métiers en fonction des exigences des téléspectateurs et de leur prise en compte par les médias est une manière en somme de rendre objective la relation qu’ils entretiennent avec eux. En même temps, ces médias préparent la révolution numérique engagée par l'internet.2, où les intéractions des internautes sont aussi prises en compte par les institutions médiatiques. La réception devient à cause des avançées procurées par le Net un incontournable. La figure du « médiateur » s’est construite dans les services rédactionnels de l'audiovisuel issus dans une large mesure du service public, ou dans l'univers studieux d'une presse dite "sérieuse", dont la tâche était de convaincre un lecteur suspicieux envers elle, compte tenue des bouleversements de nature financiers qui touchent et contaminent au début des années quatre vingt-dix la presse française. Mais la notion existe comme concept dans la langue française depuis le XIIIème siècle : Henri de Mondeville le définit comme «ce qui sert d'intermédiaire entre deux choses». Cette figure du médiateur apparaît aussi dans le monde de l’art simultanément à son apparition au sein du journalisme, où le médiateur culturel fait le lien entre l’œuvre et le public, voire « son » public, considérant l'influence des techniques de marketing induites envers ce type de nouvelles professions. Ce « médiateur culturel » ferait le lien « objectif » entre un consommateur culturel désorienté, tout comme le journaliste transmet un signal pédagogique du flux de l’information tel « qu’il est », entre ce qui s’est passé réellement et ce que la tendance du journal peut accepter de l’événement, en fonction de sa couleur idéologique. Sur ce point, le fait que N. Sarkozy déplace ces "médiateurs" de la télévision sur un canal spécifique du net est un traitement que je partage, car je ne vois pas en quoi ce "médiateur", devant  faire une sélection du courrier des lecteurs, ne va pas faire des choix de manière désintéressée. En somme, le médiateur n'est pas neutre, il ne fait rien moins que médiatiser sa propre opinion, souligne ses choix personnels par le biais des propos des auditeurs, pour dire à son commanditaire qu'il maîtrise les "retours", que le son envoyé lui revient bien formaté.

On peut comprendre nécessairement qu’une émission de télé, un article de journal, un papier sur un blog, sont toujours divisés en deux. Il y a division, si l’on suit l’antienne marxiste d’une vérité démocratique, entre une information formelle et une information réelle, car l’information réelle est souvent la négation de cette information formelle :

De toute façon, la question de la démocratie est posée dès qu’apparaît le désir de se faire le médiateur d’une question, d’un thème, d’une communauté. Car le médiateur est toujours préexistant, de toute façon, à ce qui est abordé. Dès qu’il y a thème, sujet, communauté, il y a d’emblée un médiateur. A quoi servent donc ces pseudo métiers de médiateurs culturels, ces émissions médiatrices, ces journalistes médiateurs ? Chacun peut comprendre directement de ce dont on parle s’il laisse agir son esprit critique.

Car la critique que propose Masse critique est de remettre en jeu les valeurs institutionnelles en questionnant ses interlocuteurs, en les poussant au bout de leurs logiques, tout en restant une émission institutionnelle. Masse critique reste malgré  tout une émission institutionnelle, qui prend sa place sur France Culture, radio publique. Le débat démocratique que doit poser une émission institutionnelle est de trouver la limite qui pourrait la remettre en cause.

Cette question de la démocratie est toujours en jeu, aujourd’hui, et se pose de façon majeure. Ce type de démocratie est proche de celle dont se réclame Jacques Rancière, qui rejette la forme institutionnelle de la démocratie. Il parle d’une critique démocratique, et non d’une critique de la démocratie. Cette critique démocratique est inhérente à la politique elle-même :

Jacques Rancière et Jean Luc Nancy sur France Culture, Les vendredis de la Philosophie, Vendredi 27 juin 2008:

Jacques Rancière :

« Il faut prendre cela à l’envers; « démocratie » a été ce que précisément la politique n’est pas un tout. Différence par exemple comme non tout d’une démocratie réelle : « réalité de ce dont la démocratie est le mensonge » contre démocratie formelle à la Marx. Elle limite la politique comme un mode spécifique de l’être en commun. L’homme nouveau s’est formulé au nom de la République. La République comme la communauté passant par l’égalité des citoyens ».

Jean-Luc Nancy :

« D’accord, mais si démocratie a été le nom de la politique comme non tout alors : qu’est ce que la politique comme non tout. »

Ainsi, le débat démocratique ou politique que se doit de poser une émission institutionnelle est de trouver la limite qui pourrait la remettre en cause. Et quelque part, Masse Critique « vend la mèche », si on en croît les propos venimeux d’Alain Finkielkraut à l’égard de Frédéric Martel, animateur de Masse critique.


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Note

1/
Arrêt sur images était une émission dite « critique » de la télévision, mais Pierre Carles à rendu compte avec « Enfin Pris ! » de la réalité hors-cadre d’un tel avatar avec ce documentaire, qui fait partie de la culture des médias. Pierre Carles cherchait à faire peser le doute sur ce type d’avatar qui, même à l’égard d’émissions dites « critiques », se désignant comme incorruptibles, probes, se révélaient néanmoins complices des liens d’interdépendances entre les réseaux de journalistes et les pouvoirs financiers, politiques. Il devançait le monde dont souffre aujourd’hui les services de presse, les rédactions, etc…
Ainsi, une émission « critique », Arrêt sur images, trouvait sa propre limite, c’est-à-dire le moment critique où elle refuse d’avouer certaines choses, certaines connivences, qui font l’ordinaire, comme chacun sait, de la profession de journaliste. Des réactions de toutes parts cherchent à faire monter aujourd’hui un débat en ce sens. François Bayrou a tenté de faire voter une loi (qu’il a manqué de trois voies) en vue de réglementer les rapport de la presse-télévision-radio et du pouvoir. 

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