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vendredi, 06 juin 2008

Le skate et la sculpture involontaire

 

Entendu sur Minuit/dix à minuit dix (émission du 03/06/2008, France Culture), l’intervention de Raphaël Zarka, artiste plasticien sculpteur utilisant la photographie, dont le thème de prédilection est la glisse. Glisse qui se décline dans la pratique urbaine et sociale par le skateboard, car aussi bien le vélo que la voiture ne glissent pas, ils s‘accrochent au sol pour garder l‘adhérence du bitume. Ce que recherche un adepte du skateboard, c'est parmi d'autres figures, pas seulement de rouler et ou de slalomer, mais surtout glisser sur les arêtes usées d'un mur.

Zarka, en tant qu'adepte du skateboarding et auteur d'une histoire du skateboard sous l'influence de l'art américain des années soixante, constate que depuis quelques années, ses pratiquants utilisent de plus en plus les monuments et les oeuvres d’art comme support de leur entraînement. Les formes alambiquées ou géométriques de l'art moderne aident à la création de nouvelles figures. Il parle à ce propos de la notion deleuzienne de déterritorialisation, dont les skatters seraient des praticiens avérés. Deleuze s’est en effet inspiré entre autres sources, du surf pour penser la glisse :

    « Tous les nouveaux sports - surf, planche à voile... - sont du type insertion sur une onde préexistante. Comment se faire accepter dans le     mouvement d'une grande vague, d'une colonne d'air, “arriver e.ntre” au lieu d'être origine d'un effort, c'est fondamental. » (Entretien de Gilles Deleuze republié, ainsi que d'autres, dans Pourparlers, Éd. Minuit, 1990)

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(Skate stoppers, pour en rajouter dans le registre "art moderne").

L'immobilisme apparent des monuments pourrait se distinguer de la vague, dont  l'onde préexistante  doit  muter avec le mouvement infime du surfer, mais au-delà du fait qu'un monument gigantesque du type building bouge infiniment, la sensation d'être pris dans le "mouvement" d'un monument solide relativise la distinction capitale tenue entre surf liquide et skate solide. 

Au-delà du micro vandalisme "involontaire" occasionné par les skateboards se fracturant contre les matériaux et supports urbains, publics ou patrimoniaux, on peut d'ores et déjà se questionner sur le statut que prend l’art dans la perception collective et populaire. Et notamment pour une population adolescente qui se manifeste dans la proximité et au milieu des grandes œuvres de l’esprit trônant dans la capitale, pour les utiliser à des fins esthétiques, esquisser avec elles des figures de style toujours plus créatives. L’art aurait-il un peu plus perdu de sa dimension symbolique ou en gagnerait-il d’avantage à se soumettre à l’altération involontaire, s'il est davantage usé, lissé, voire sculpté ?

Giacometti gardait dans le creux de la main certaines de ses futures œuvres des objets qu'il sculptait naturellement en les oubliant, pendant le lapse de temps de la vie ordinaire. C’est peut-être l’enjeu de la modernité que de découvrir sans le vouloir un effet de son activité inconsciente. Ce point est-il conscient pour les skateboarders, ou le fait isolé d'un skateboarder-artiste-photographe débordé par sa pratique?

Pourquoi le contact des pratiques urbaines (faire un acte touristique au Louvre par exemple) à l’art ne se fait plus seulement par le regard, mais aussi et surtout par le toucher, par le choc, l’érosion du matériau que le skate permet d’occasionner à la matière lorsqu’on glisse sur elle?

Zarka dans sa pratique artistique se réclame d'une « sculpture involontaire », mais il s'appuie sur des références issues de l'art conceptuel (Dan Graham, entre autres) et des cultural studies avec raison, pour revendiquer le terme, sans pour autant se référer explicitement à Brassaï. Car à mon sens, le terme de sculpture involontaire utilisé a autant à voir avec la notion de sculpture élargie étudiée par Rosalind Kraus qui appliquait le terme au minimalisme sériel et l'art conceptuel, que Brassaï et son surréalisme, pendant les années trente. On décèle une seule et même pratique élargie de la sculpture que les adolescents font sans le savoir. Avant Zarka, le photographe Brassaï expérimentait dans la revue Minotaure une « sculpture involontaire » (mégots de cigarettes sculptés involontairement, etc…), soit l’expression d’un surréalisme de la vie ordinaire. Les Skatters se placent dans une tradition de réappropriation non du banal mais de l'art devenu ordinaire, dans la mesure où ils organisent des mouvements, des figures dont les actions laissent des traces sur les momunents, mais sans le savoir. Le fait que l'art serve une fonction utilitariste et non symbolique traduit aussi l'importancce culturelle ou symbolique que prend l'art dans notre société.  

Si bien que tout monument est « sculpté » involontairement par sa pollution et sa restauration, par l’usage qu’en font les touristes lorsqu’ils le photographient. Les grottes de Lascaux avaient dû fermer car les spots flashs des appareils photos les condamnaient à la végétation parasite. Le touriste était devenu malgré lui un parasite rassuré par la présence simulée de Lascaux II, reconstitution à l'identique des vraies grottes.

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Note de Guillaume Mansart sur Dan Graham : autour de l'approche critique de la sculpture élargie contre l'autonomie moderniste de l'art minimal. 

"Dan Graham, Homes for America

C’est en novembre 1966, lors de l’exposition Project Art au Contemporary Wing of Finch College Museum of Art de New York, que Dan Graham présente pour la première fois Homes for America. L’œuvre est alors constituée d’un ensemble de diapositives montrant sans artifice l’architecture sérielle de ces pavillons de banlieues construits dans l’immédiat après-guerre. Ce projet photographique parait quelques semaines plus tard dans les pages de la revue Artsmagazine , il est augmenté pour l’occasion d’un texte analysant les conditions historiques et idéologiques de production de ces maisons suburbaines. Le style de l’article tente d’éprouver les codes spécifiques du reportage de presse en adoptant sa froide précision . Et malgré la réduction significative du nombre d’images décidée par la rédaction du journal (qui va même jusqu’à substituer une photographie de Walker Evans à une des prises de vue originale), Dan Graham parvient à s’approprier partiellement le média pour le transformer en support artistique. Utilisant le ton neutre et la distance caractéristiques du Nouveau Journalisme, il pose les bases d’une étude sociologique. Il répertorie les différents types de bâtiments de ces « villes nouvelles », les combinaisons possibles de leurs formes ou de leurs couleurs, et décrit la partition qui oblige chacun des habitants à se soumettre aux rigides modèles architecturaux pensés en terme de technique de fabrication de masse.
L’intérêt de Dan Graham pour ces constructions suburbaines est né d’une prise de conscience de l’émergence d’une culture populaire de banlieue aux Etats-Unis (dont il est un représentant). Mais Homes for America s’écrit surtout comme une réponse à l’art minimal et plus précisément à son précepte « autonomiste » selon lequel une œuvre se définit par sa seule matérialité, sans autre contexte que celui de son espace réel. L’analogie apparaît en filigrane, elle croise les deux pratiques dans l’assemblage de formes élémentaires, la logique sérielle, les conditions de production industrielle. « J’ai remarqué que les maisons étaient toutes alignées le long des rails, déclare-t-il, (…) Ca m’a fait pensé au travail de Donald Judd qui faisait des choses ressemblant à des façades de maisons de banlieue . » Dans Homes for America, Dan Graham inscrit sa démarche dans la réalité sociale suburbaine, il s’attache à appliquer les principes de l’art minimal dans le contexte élargi de l’architecture, ce qui sera la pierre d’achoppement d’une part importante de sa production, notamment sculpturale."


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