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jeudi, 05 juin 2008

Pourquoi les hommes politiques se rendent sur les lieux des tragédies


Devant un fait divers, les hommes politiques doivent faire jouer le symbole résiduel de quelque chose de fondamental pour réunir les dirigeants à leurs concitoyens. Ils font le travail d’un sorcier et leurs participations contribuent à présenter de l’événement son "évacuation" symbolique, confrontée à la banalité qui lui serait propre si les personnages politiques n’intervenaient pas.  Dans les médias, la saveur de l’événement est déterminée par l’implication concertée mais spontanée des personnalités politiques, médiatiques, des citoyens, vers une communion qui les ressource et signifie l’ordre des choses. Si bien que le manège politique relatif au fait divers doit accompagner voir concurrencer la fonction réelle des pompiers, dans l'autre registre symbolique. Le haut dirigeant politique, quand ce n'est pas le Président, doit participer au chaos de la vie nationale, doit s'unir au rythme aléatoire de la nation.

C’est peut-être une habitude mais pourquoi, à chaque fait divers de grande importance accidentelle, donné en prime time au début du Vingt heure (fait divers de grande importance accidentelle qui doit être distingué de la catastrophe naturelle ou de la dévastation due à une catastrophe technologique), mais malgré tout de faible importance symbolique, un politique de second ou de premier rang vient se montrer aux télévisions pour exprimer sa compassion ?

Ce fait divers parmi les autres montre qu'il n’est pas qu’un prétexte à faire du papier dans les journaux ou les médias, il cherche à faire jouer une dimension symbolique qui lie la vie à la mort.

Si le fait divers ordinaire de plusieurs personnes fait office de symbole,  alors pourquoi la mort d’une seule personne  (qui est aussi un fait divers) ne mérite pas au même titre que le fait divers d’une grande importance accidentelle ces déplacements, par le fait même que c’est la qualité extra-ordinaire qui nourrit ces déplacements officiels et officieux. En fait, même un accident de voiture est pauvre en symbole, car c’est le lot quotidien des routes, c’est le déplorable clash du hasard et de la fatalité, qui polarise les joies du loto sur le plan des échanges et de l’économie naturelle de la chance/malchance. La publicité de la voiture « véhiculait » si je puis dire cette économie de la mort, car elle valorisait il y a quelques années principalement sa puissance et ses cylindrées, en somme plus de chance de mourir. Et la probabilité de mourir demain pour tout le monde est plus  forte que celle gagner le gros lot.

Ces faits divers sont pauvres symboliquement mais ils n’empêchent pas les hommes politiques de "traquer" la réalité du fait divers pour ce qu'il est, afin de participer au spectacle offert par la scène médiatique, à la tragédie, car le grand tabou de l'espace politique n'est pas l'argent (on le voit avec notre président actuel qui ne nous a pas épargné sa richesse et ses amitiés dorées) mais son caractère élitiste. Lâché dans l'arène du fait divers, l'homme politique calcule sa popularité, mais vient garnir le panier de nos loisirs consuméristes. Car les médias nous montrent tous les soirs que l'image du malheur ordinaire est aussi un produit de consommation, à l'instar des spaghettis. De plus en plus, les motifs du déplacement auquel répond l’homme politique semblent inappropriés par rapport à sa fonction. Il renvoie encore une fois au tabou de l’élitisme. Les hommes politiques n’admettent pas, ne peuvent  avouer qu’ils font l’élite, parce qu’il est banal de penser qu’il faut être proche du peuple pour ce dernier le comprenne. 

En matière de relativisme culturel et de comptage, c’est le rapport au milieu culturel où vit l’individu qui fait la valeur de ce qui disparaît en lui quand il meurt. Une enfant dans un pays pauvre n’a pas la même valeur symbolique que dans un pays riche. Quel symbole l’état doit mobiliser pour restituer l’effort symbolique dont il a le pouvoir, effort qui consiste à représenter des valeurs démocratiques pour conserver la paix civile et veiller au maintien de l’ordre, mais surtout restituer à celui dont la vie a été volée, fin prêt et pour ainsi dire « vierge » pour accueillir et porter à son tour ce symbole légué par l’état, à une victime disparue?
Pourtant, pour l’état, la justice et ses réformes actuelles cherchent à satisfaire directement la victime vivante.

Si c’est un convoi militaire qui est atteint et qui fait plusieurs victimes, c’est au nom de la force de paix que représentait ce convoi que l’homme politique doit rendre hommage et fait le déplacement. Ce qui fait se déplacer un homme politique est l’accident symbolique, le symbolique d’autre chose qui est atteint. Les deux corps du rois renvoient au corps du Président et à la nation qu'il représente comme symbole de celle-ci. Le symbole renvoie toujours à ce qu’il n’est pas, mais aussi au don impossible, à l'échange impossible. Devient symbolique la chose qui ne peut s’échanger, ou recevoir un contre don. C’est parce que l’état ne peut donner au soldat inconnu que ce premier anonyme est devenu symbolique. Les victimes doivent à leur tour être innocentes et « vierges » comme une cargaison de militaire en mission pour la paix, pour concourir au titre du bon symbole. Mais si cette victime est seule et anonyme parmi les autres victimes, elle perd en mérite. Si c’est une femme politique enlevée, la mobilisation est nationale. Serions-nous devenus individuellement à ce point sacré parce que nous vivons dans un pays riche?
 
Bien sûr que non…

par contre, l’enfance dans notre société a valeur d’innocence.  Pour cette raison, il semble qu’elle garde ce caractère sacré parce qu’elle non plus ne s’échange pas. C’est celle devant laquelle la fatalité vient se crasher et que nous adultes nous entraînons. Au regard du droit suprême de l’innocence, le silence du recueillement politique devant un accident collectif ou des enfants perdent la vie est surtout significatif des maux que les décisions politiques font aux jeunes pour les dominer, contre ceux par exemple issus des banlieues en l’occurrence. Mais il y a deux poids deux mesures. Quand deux mômes s’enfuient vers un poste électrique et qu’un ministre de l’intérieur présume de leur culpabilité avant que l’enquête ne soit faite.

Pour avoir la compassion suprême, il faut être et avoir su rester complètement innocent. A l’image ce sensationnel morbide est souvent représentée par une poupée déguenillée qu’un caméraman courageux enregistre pour symboliser l’innocence devant la fatalité du destin technique. La carcasse métallique des avions et des trains sont aussi le fruit des ingénieurs qui travaillent en fonction du budget impartit pour la sécurité. Si un pays corrompu fabriques des maisons anti-séisme, le nombre de victimes sera supérieur au nombre de victimes dans un pays moins corrompu. En occident, la cause de la catastrophe est rarement non technique, ou non urbaine. Et le plus souvent c’est l’erreur humaine qui est démasquée.

Les bénéfices sont plus du ressort de la compassion que de la raison. Pour l’homme providentiel qu’incarne le politique, plus l’innocence est maintenue dans sa destinée malheureuse, meilleur est le profit populaire. L’émotion atteint son paroxysme quand les nerfs craquent, quand les politiques montrent qu’ils peuvent craquer devant l’horreur en se retenant devant la caméra, alors qu’ils auront fait un poker dans l’avion ou travaillés un dossier comme d’ordinaire juste avant la récréation. Pourtant, si avant-hier sept enfants sont morts dans cet accident de TER, personne ne s’est attardé sur les sept enfants hypothétiques qui seraient morts lors d’accidents survenus à différents endroits du territoire, et de manière isolée. Le cumul des accidentés n’aurait pas fait déplacer un préfet ou un politique. La victime solitaire n’a pas l’impact spectaculaire pour que l’information puisse s’y consacrer une minute afin de décrocher par la suite la compassion politique. Car la compassion politique est relative à l’importance que prend l’événement dans les médias.

La compassion se fait au pluriel, et devient une loi générale de la communication politique. Dans un accident, plus il y a de morts, plus le personnel politique doit montrer son action, plus il doit se mobiliser sur les écrans pour livrer sa souffrance compassionnelle. Sauf lors de la canicule en France pendant l'été 2003 où la plupart des politiciens passaient leurs vacances en montagne, au frais. La figuration du président chinois lors du récent tremblement de terre, faisant semblant de parler aux mourants entre deux brèches dans les ruines des immeubles renvoie à Bush dans la désolation des World Trade Center du « 11 septembre », alors même que les sources et les causes sont différentes : naturelles pour le tremblement de terre, ou techniques pour les attentats de 2001. Ces situations sont des images symboliques qui ressortissent d’un genre, d’un style informatif prévisible, dont la mise en scène fait participer un cahier des charges, avec les accessoires et services qui vont avec, quand ils ne font pas participer pour couronner le tout le staff hollywoodien pour répondre à l’attaque.

De plus en plus, l’inflation des déplacements des hommes politiques a une cause accidentelle. Deux types de déplacements sont fructueux : les déplacements officiels, et les déplacements pour faits divers collectifs. La charge principale d’un homme politique reste toujours politique, mais devient beaucoup plus affiliée à une activité symbolique, alors qu’on reproche au politique d’avoir perdu le sens de sa fonction. Au moins il se rattrape avec ça. On ne peut pas dire que les hommes politiques n’aient plus de rôle symbolique. Il ne leur reste peut-être ce dernier. Celui de fossoyeur.

Commentaires

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Indfrisable

Écrit par : indfrisable | vendredi, 24 septembre 2010

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