Avertir le modérateur

vendredi, 23 mai 2008

SFR sponsorise une exposition sur le bonheur à la Maison Européenne de la Photographie

La Maison Européenne de la Photographie a offert à SFR un "espace SFR jeune talent" (sic). Aujourd'hui, ce sont les grands opérateurs qui soumettent à l'Institution artistique la légitimité de l'art, volant le métier des commissaires d'exposition, à ceux dont c'est la spécialité. Cependant si SFR sponsorise certains artistes, cela ne veut pas pour autant dire que c'est de l'art, même si ce travail est exposé dans une grande institution parisienne. 
On peut notamment y voir une série de photos d'un jeune artiste russe habitant à Paris, Yuri Toroptsov. Il s'intéresse au bonheur et au sommeil. Le discours de Toroptsov est très emblématique d'ailleurs de l'imagerie SFR très "image bank" qui se substitue aujourd'hui au savoir-faire discutable néanmoins de photographes classiques. Combien d'enfants ou de jeunes adultes ont l'air heureux sur les communications visuelles de la société de consommation. Si l'on suit les propos de cet artiste fort sympathique du reste, on comprend rapidement qu'il adopte le point de vue emblématique du bonheur de l'opérateur SFR, mais au regard de l'ensemble de la série exposée, il choisit aussi d'aborder le thème d'une façon morbide,  choix inconscient peut-être.
J'aimerais croire qu'il s'agit d'une ruse de l'artiste afin de porter une critique à l'idéologie de bonheur véhiculée par la plupart des grandes multinationales de services. Le fait que le fabricant de hardware Nokia s'ouvre au software de l'offre de service en ligne pour concurrencer Itunes par exemple, est la raison justififiée de l'idéologie du bonheur qui a pour fonction de nous faire oublier notre malheur quotidien, présent au fond de nos âmes et de nos trottoirs. Si Nokia cherche à concurrencer Itunes, SFR cherche à posséder les valeurs "tendances" de l'art, c'est-à-dire la photographie plasticienne.
Personnellement, je trouve plutôt ces photos morbides de part leur aspect clinique, elles n'ont rien à voir avec l'idée du bonheur, quelque part trop ou pas assez fantasmé par l’auteur, à moins que la simple image d'un enfant évoque à la façon d'une image publicitaire l'image du bonheur phantasmée des opérateurs de téléphonie mobile.
D'autre part, Toroptsov oublie peut-être de constater que le cauchemar apparaît aussi dans le sommeil (n'a-t-il jamais fait l’expérience du  cauchemar ?) et pourquoi est-on si sûr qu’un enfant qui dort est heureux, s’il ne peut pas le dire, ni même le savoir puisqu'il dort ? Le question demeure ici ouverte.
Comment se fait-il que Toroptsov a transformé un espace dédié au bonheur en une scénographie morbide, presque funéraire : fond clinique, mur blanc rappellant le cube blanc de l'espace dépersonnalisé du musée, objectivation du dispositif de présentation des sujets. L'auteur affirme s'intéresser au problème de l'identité, et il a choisi les modèles présentés parmi ses connaissances en essayant de les personnaliser. Or, il ne reste à personnaliser que la posture elle-même dans le cadre d'un dispositif aussi objectivant, résultant d'une véritable mise en scène. On peut se demander comment dans de telles conditions la personne arrive vraiment à s'endormir?
Je me souviens des "dormeurs" de Sophie Calle et de la situation relativement improvisée qu’elle organisait autour de ce thème, mais la nostalgie 68 est à l'ordre du jour, version SFR.
 
2096930005.jpg
Le sommeil#..., 2007.
1220274299.jpg
Le sommeil#..., 2007.
1846777945.jpg
 Le sommeil#7, 2007.
1476273572.jpg
Le sommeil#1, 2007. 
Le sommeil des images. 
Aussi pourrait-on aborder la chose d'une façon contrariée, et plus large. Ce à quoi prétendent ces images ne relève pas du bonheur mais du passage du bonheur au malheur, et inversement peut-être, et ce passage fonde l'aspect dionysiaque de l'inconscient SFR. En somme, le bonheur SFR masque la barbarie ordinaire du monde entrepreneurial élargi. C'est la violence qui est au cœur du thème du bonheur, où la violence à venir transpire dans le calme sous-jacent du sommeil de ces images doucerettes.

Les années soixante ont préparé nos regards, et aujourd'hui, on voit arriver sur le marché de l'image des chaînes de télévision privées spécialement conçues pour des bébés. Si bien que le marketing va jusqu'à souiller l'innocence, ou(et) la cruauté naturelle et présente chez l'enfant sans vergogne. Car il semble normal aussi de voir chez les enfants un support où s'exerce leur cruauté. La psychanalyse prétend que l'enfant est un pervers polymorphe, qui passe non seulement son temps à séduire l'adulte, mais qui expérimente les matériaux qui l'environne au contact de sa cruauté. Il souille très naturellement son environnement, aussi bien avec des gros mots qu'avec les poings. Si tout le monde se souvenait de sa propre enfance, en tout cas chaque garçon le sait au fond de lui, chacun regarderait avec suspicion l'escalade sentimentaliste du petit écran. Les enfants font l'expérience de leur cruauté par eux-même. Seulement la violence télévisuelle semble les épargner à cet âge, et c'est tout une ribambelle enfantine d'image adoucies qui occultent cette nature cruelle. Le politiquement correct de l'image agit dès la naissance sur les consciences.

Je suis parti du livre de Denis Duclos (''Le complexe du loup-garou, La fascination de la violence dans la culture américaine'', ed. de la Découverte, Paris, 1994) pour parvenir au constat que la violence conditionne principalement nos produits culturels et nos expositions. Combien de séries autour de ce thème, de téléfilms qui ne parlent en toile de fond que de violence, conditionnée en studio, proprette...

Si nous sommes tellement fascinés par la violence et par son côté extraordinaire, c'est comme le dit l'auteur, parce que nous avons en tête que nous vivons dans un pays extraordinaire (Duclos le dit pour les USA, mais il le dit aussi pour l'Europe). Elle est le reflet de ce que nous faisons comme image de nous même.

Ce reflet nous empêche peut-être d'accéder à notre désir véritable, et l'écran nous immerge dans un phantasme permanent de violence, qui sans elle, nous laisserait nous ouvrir à d'autres domaines bien plus larges que la violence.

L'information spectacle de nos média généralistes est suis je puis dire, gore. Non pas comme forme esthétique colorée, mais comme surenchère de l'image, du documentaire, de la fiction, de tous les modes qu'occupent les contenus télévisuels. Mais seulement, si cette violence intervenait seule elle nous lasserait vite. Il faut donc la tempérer par des contenus naïfs, par du sentimentalisme "fleur bleue"situé à l'opposé de la violence. C'est par ces effets de polarisation que se produit la conservation de ce mode. Nous sommes toujours pris dans sa propre contradiction.

Aux informations à 20 heure nous sommes abreuvés de violence et de sentimentalisme, de traditions régionalistes et de guerres, aussi bien que dans nos loisirs, nos passe temps favoris. Les téléfilms ou le cinéma dans une moindre mesure (il est moins présent du reste sur le petit écran) diluent cette violence relayée à l'actualité du moment. Si bien que les films reprennent les figures caricaturées de l'ordre social, afin que chacun s'identifie et se rassure de son double, qui agit mieux que lui, souffre comme lui, etc...

Ces caricatures qui ne se montrent pas réécrivent ce que nous ne pouvons écrire vraiment, car le dessein du cinéma, comme l'affirme désormais l'industrie hollywoodienne, est non seulement de nous servir de passe temps, ce que les fables avaient pour fonction au siècle dernier, mais aussi de construire le monde. On sait que le lendemain du "11 septembre", l'équipe de Bush a consulté les scénaristes de l'industrie hollywoodienne pour "répondre" militairement à l'attaque dont l'Amérique a fait les frais.
------------------------------------- 
Notes.
A voir aussi le compte rendu contrasté promotionnel de Hervé Le Goff sur l'artiste. 
 
  

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu