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lundi, 07 avril 2008

Wand Du media

Andy Warhol pendant les années soixante a pris en considération l’impact de la production manufacturière dans l’art (le Ready-made Fontain est paradigmatique de la situation de l‘objet au sein de l‘art), choisit de se comporter telle une machine, et avait en ce sens considéré sa « factory » comme l’effet productif de son incarnation machinique. Mais aussi avait-il vu avant nous -- et notre époque se réalise de ce point de vue -- la puissance de sa propre mystification médiatique. Cela consistait, comme avec son ami Joseph Beuys, de la difficulté à médiatiser son propre mythe afin que le public puisse prendre conscience d’un potentiel que chacun pouvait mettre en œuvre et à son tour médiatiser. Descendus de leurs pieds d’estale extra humain, les mythes modernes seraient devenus humains, le « steak frite » pour Roland Barthes un mythe parmi d’autres, à tel point que ces affects vivants que sont les artistes chercheraient à s’identifier non pas à une perfection divine, mais à la perfection moderne de l’objet ou de la machine. D'une identification non pas tant de "l’animal machine" de Descartes, mais à l’homme machine intelligent, à l’homme émancipé de sa condition psychique et affective.

Warhol était comme Marcel Duchamp, proprement indifférent à l’art d’une certaine manière. Mais Warhol n’en restait pas moins tributaire du conflit aujourd’hui érodé des luttes entre classes sociales, de l’impact qui pouvait s’instaurer entre des flux antagonistes. La manière dont les medias ont noyés ces flux contradictoires fait que la question des classes sociales semble tributaire d’un autre temps, et passe à la trappe au profit des goûts des publics. Que le temps des loisirs définisse à lui seul le partage du sensible, que la culture au sens large ne soit plus qu’une affaire de médiatisation de sa propre identité, et qu’elle ne serait même plus que cela. Il ne suffit plus, au temps postmoderne et de la précession des simulacres, pris aux mains de l’imparable médiatisation de tout et de la construction de l‘ordinaire, de s’abstraire de ce champ narratif, qui fait que quiconque n'accèderait à lui-même désormais que par le biais des media. Quiconque chercherait à se détourner de cet agencement technologique (retour à la nature, écologie verte) pourrait passer à côté de cet impératif de passer au filtre du média. Sa posture contemporaine consisterait ainsi peut-être à le concurrencer principalement en tant que media, comme re-subjectivation du sujet-mediateur de lui-même, afin de récupérer sa propre volonté artistique, et être visible dans son intégrité mediate.

Wangu Du, artiste d’origine chinoise travaillant à Paris, prend en compte cet ordre des choses. Il prétend, à l’instar d’Andy Wharol, incarner la figure le « l’artiste media » et enregistre ainsi l’évolution de notre temps indifférement aux répercutions affectives pour se mediatiser comme phénomène artistique de la communication et de l'information. A l'encontre de l'artiste romantique inspiré, Wang Du se fait média, cherche à se positionner "entre". Il sort de l'illusion classique et inspirée de l'homme démiurge et inventeur de la nature voire de son corps, que les artistes cyborg cherchent à atteindre, même si ce but est somme toute très romantique. Certains des artistes Fluxus avaient déjà il me semble balisés ces territoires.

Même si on imagine mal Nicolas Sarkozy fréquenter les innombrables expositions d'art contemporain de la capitale, "l'omniprésident" enregistre ce phénomène du média support de l’homme politique, signifiant du spectacle du discours politique lié à l’histoire et au mythe. Il a su puiser efficacement cette posture des modèles britannique et américain, dont le contexte n'est pas étranger aux artistes majeurs qui ont utilisés le mythe et l'information comme fondation de leur mediation. Le filon traditionnel de l'avand-garde politique ou artistique fait passer Andy Warhol "artiste machine" à Wang Du "artiste media", jusqu'à Nicolas Sarkozy "politique media", même si ce dernier n'est pas propriétaire comme Berlusconni des medias télévisuels. Le message de Wang Du, aussi bien que le message de Sarkozy, c’est lui-même. Quand le message est le medium, le contenu devient secondaire, et ce qui fait l'évènement dans les media, c'est le passage du personnage, même s'il ne dit rien d'important. Il commentera en général une situation comme n'importe quel quidam. Warhol dans ses interviews "oui/non" exprime cette désaffection de la conversation pour l'éloquence qu'on lui prête généralement et qui fait le charme de l'artiste moderne, qui a acquis son art et l'expression de son art par la langue. Il incarnait avant l'heure la posture de l'artiste postmoderne, dont "l'opération" était d'enlever à une scénographie l'empathie et le convenu, la mise en scène spectaculaire (le terme "d'opération" est employé par Georges Bataille dans son "Manet" contre l'éloquence classique que valorisait André Malreaux à propos de Goya).

Si l'absence d'analyse et la sécheresse de Warhol destabilisait les journalistes, les renvoyaient à eux-mêmes et à leur silence, l'absence d'analyse de l'homme politique pour la substitution d'une mise en scène de ses propres convictions et émotions, de ses affects, a malgré tout rapproché Nicolas Sarkozy d'un électorat inquiet en 2007. Paradoxalement, "l'opération" qui a consisté à tourmenter l'horizon d'attente par la quasi absence d'analyse et moins d'éloquence n'a fait que renforcer un conformisme populiste. Le langage simpliste du leader d'opinion, ses confusions permettent à chacun de s'identifier à ce qu'on est quand on n'est pas spécialiste, alors que le champ politique grouille de spécialistes et d'experts en tout genre. Sarkozy sort de cette catégorie, c'est une des raisons qui l'a rapproché peut-être d'un électorat soucieux de plus d'empathie, plutôt que de réelle analyse. Ce déficit d'analyse n'est pas seulement le fait de Sarkozy mais de la situation du monde intellectuel par rapport à la classe politique. La question éthique que pose Kant sur cette attitude à risque (la paresia) qui consiste à sortir dans l'espace public et de dire la vérité n'est plus d'actualité, même si cette question se réduit à un effet d'annonce qui dit simplement ce qu'il s'agit de faire alors que pratiquement rien n'a été dit sur le diagnostic et sur les conditions de possibilité (en substance, "Les caisses sont vides, l'Etat ne peut rien faire et surtout ne pas obliger les patrons à embaucher" aurait pu être diagnostiqué avant...). Chacun serait devenu le support discursif impersonnel d‘autres thèmes, de multiples discours, aussi divers qu‘ils s‘appliquent à capter un public, une audience particulière.

Nous aurions d'une certaine manière dépassé le constat de Mac Luhan dont la formule paradigmatique de notre postmodernité "the message is the medium" faisait le système de la représentation. Aujourd'hui, le medium est le message d'autres messages, dans la mesure où la force du message en tant que forme peut se permettre l'oubli de son contenu et de sa cohérence. S’ils sont aussi ordinaires que n’importe quel lecteurs mp3 ou de nos presque défunts vinyle, Wang Du et Sarkozy néanmoins n’ont pas les mêmes procédés de mises en scène. Si l‘un disparaît derrière son œuvre, l‘autre se fait prééminent. Il reste que chacun d’eux reste un média, dont la mise en scène est pour l’un invisible, et pour l’autre personnalisée au maximum.

Wang Du médiatise son personnage sans affection, car peut-être que le propre de l'affection est de perturber la subjectivité. Car les affects sont contagieux (idée importante de Spinoza). Cette situation circule dans le monde social par les images, les discours, et fait partie inhérente de l’individu. Les affections dans les médias traditionnels influencent les Téléthons, les niveaux boursiers, etc… La contagion du jugement à partir d’une œuvre ou d'une œuvre caritative, d'une "bonne œuvre", peut enfreindre à l'accès de notre système. Lorsque j’aime un film avec passion, que je désire la faire partager à un ami et que lors de sa diffusion, il semble complètement indifférent à son originalité, je vais presque immanquablement altérer ma vision du film initiale, je vais modifier un peu mon appréciation que j’aurai pu avoir à son égard. Mon jugement qui part d’un affect (à démontrer) va être contaminé par le jugement de l’autre, cela va produire en moi un autre affect, pourquoi pas opposé. Comme si une communauté de jugement préalable était en amont de chaque jugement, et qu’une correction de jugement est toujours à l’œuvre lorsque des différences de jugement sur un même objet influent, en fonction de l’amitié et de la considération intellectuelle que j’ai de l’ami qui est invité à partager l’objet de ma passion. Kant dirait que le jugement esthétique est un jugement sans concept fait avec l'assentiment d'autrui, un jugement antinomique certes, mais qui fait sens du fait que la communauté s’accorde sur la beauté de cette chose, rassemblant une cohérence dans le jugement général, indémontrable et sans critère. Si les affects ne sont pas sérieux pour comprendre la réalité de notre monde, le projet de se faire media, de se faire machine critique l'instabilité du jugement personnel et l'influence que celui-ci faire jouer. Mais si le politique média a besoin de son image permanente pour faire jouer cette caractéristique, l'artiste média peut disparaître derrière sa propre image. L'artiste media est sans jugement, il fait filer le message, et rend compte sans interprétation de la réalité du monde.

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