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lundi, 07 avril 2008

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Nirvana, l’acte corporel du rock.


Nirvana, l’acte corporel du rock.

 

Je suis passé à côté de Nirvana, donc je ne connais ni les albums ni la vie précise des ses membres, ni la discographie du groupe. Par contre, j’ai pu les découvrir dernièrement à la télévision, et pour qui se plaint que l’art ne passe pas assez dans les média, Nirvana constitue à lui tout seul à mon sens une année de culture en « quotas » et qualitatifs culturels (puisqu’il faut bien inventer ce « qualitatif«, le qualitatif étant bien entendu en art le produit de maintes polémiques) que l’art contemporain actuellement le plus dur n‘arrive pas à détrôner. Nirvana est passé comme un OVNI, j’ai cru entendre que le chanteur, Kurt Cobain fût influencé par King Crimson, ce qui n’est pas des moindre. Je m'en tient au souvenir des quelques vidéos, sans pour autant revenir à l'histoire du groupe. Stanley Cavell conseille à ses élèves de s'en tenir à la mémoire même approximative qu'on a d'un film pour en parler.

La musique Rock n’a pu se défaire du geste, d’une attitude corporelle, ou plutôt d’une posture corporelle pour montrer, interpréter, un moment musical. Le rock n’est pas plus électrique de d’autres musiques qui lui sont contemporaines, pas plus qu’il se serait électrisé pour toucher un plus vaste public (ce que remarque Mick Jagger à propos du moment qu’il situe en 1971, moment où le matériel d’amplification prend en compte l’agrandissement des espaces scéniques, et son public, et de ce fait, s‘élève, devient aérien, les rampes de baffles font « mur »,  mais aussi architecture scénique). Le rock est particulier en ceci que le corps prend en son sein une dimension beaucoup plus grande que dans toute autre musique. L’acte fondateur du geste musical n’est pas le fait des mains, du matériel fin et terminal qui est le lieu même du jeu, où s’effectue la prise, l’accord entre le vivant et l’inerte, ce contact physique où mémoire instrumentale et instrument se rencontrent. Adrian Belew montre que le jeu du guitariste est aussi le fait du corps, de son placement par rapport à l’instrument, des mouvements de bascules qui en tirant l’axe du manche de la guitare vient tordre le son et lui donner une aisance non déterminée par les mains seules. L’acte fondateur du moment rock semble-t-il ne se cantonne pas aux mains, mais avec elles au corps, à son expression propre. Des déhanchements d’Elvis Presley aux obscénités infantiles de Mike Jackson, le corps fait écho à la performance comme à la performance de l’acteur, jusqu’au culte dont il fait l’objet, aussi bien au cinéma (un clip célèbre du chanteur est inspiré du cinéma d’horreur et gore) qu’au cirque -- la filiation du cirque et du cinéma est avérée car le cinéma fait son apparition dans les foires foraines, malgré leurs destinées qui les séparent, l’un observant une course industrielle (le cinéma) par rapport au cirque, resté artisanal puis en voie d’extinction perpétuelle --. On peut dire que l’industrie musicale ou cinématographique répète ses propres valeurs en fonction des nouvelles générations de consommateurs qui arrivent sur le marché de la musique ou du cinéma. Si le film culte Superman s’est décliné en plusieurs exemplaires II et III, en suites, quelques décennies après, Spiderman faisait de même, en reprenant à peu de chose près les mêmes thèmes que Superman. La musique crée aussi ses mythes qui parfois lui échappe, comme Frankenstein échappe à son créateur. Il est un moment important de l’histoire de la musique où le corps a fait son entrée en scène, en même temps que le corps a fait son entrée en scène dans le domaines des arts plastiques, où le body art s’est fait médium pictural. Comme l’était le tube de peinture pour la peinture moderne et dont Paul MacCarthy a si bien rendu compte dans le sarcastique pamphlet d’inspiration néo-abstraction-lyrique que l’artiste a sobrement produit, lors de la vidéo performance intitulée "Painter".6886d975e19924bd66fe1bd02190bf50.png Gorgio Agamben dans son éloge de la profanation ("Profanations", ed. Rivages poche, Petite bibliothèque, Paris), conseille de diriger une profanation politique (ce qui semble être la principale fonction de l'art contemporain du reste), et de chercher à l'appliquer sur de l'improfanable. Si nos sociétés capitalistes empêchent quasi totalement la profanation d'avoir lieu, c'est parce que les passages qui font les séparations opératoires se sont effacées. La société de consommation aurait fait disparaître le passage du profane au sacré, du produit à l'oeuvre d'art, etc... Il se demande par conséquent s'il est possible de profaner les selles.  Il va sans dire que Paul MacCarthy dans "The painter" profane l'improfanable, quand l'artiste au terme de sa journée donne rendez-vous aux galeristes qui font la queue, et leur propose de sentir son anus. Le galeriste ne fait rien moins que profaner l'improfanable : la consécration de l'oeuvre d'art en profanation par délectation du cul de l'artiste.  Le punk fait office de cour de récréation à côté de MacCarthy. Si les médias anglais ont choisi un évènement maritime et royal pour emporter le punk vers une concurrence people, le punk a néanmoins fait apparaître des garnements qui ont même devancés les plasticiens lorsque tel artiste se revendiquait en tant que tel média (comme aujourd’hui Wang Du, qui peut se revendiquer « média » à son tour), à l’instar d’Andy Warhol qui en était à s’identifier à une machine, largement en retard des identifications postmodernes qui s’en référaient aux médias. Le message du media devenait central, et quel meilleur media que le corps pour rendre compte d’une énergie qu’aucune autre prothèse ne pouvait si bien remplacer ou prolonger?

A son tour, le corps de Nirvana incarne la sauvagerie pure parce qu‘il est avant tout un corps, une machine corporelle. On peut se demander comment ce groupe a pu exister pendant les années 90 qui, avec l’engagement de la décennie précédente marquant le passage de l’artisanat musical à l’industrie de la musique, bloquaient à priori toute possibilité de création. Comment le corps Nirvana a pu intéresser des majors? Ce groupe a en lui un potentiel artistique inhabituel pour un groupe produit par une industrie dont le profil artistique semble exclut de toute approche commerciale. Seulement, à une époque où l‘art contemporain se mît à séduire l’industrie de la mode, à faire partie des collections de fondations, il devenait normal que l’art contemporain intègra le milieu des marchés. Fort du fait de l’ironie de Nirvana, ce groupe parvint à entrer dans des majors pour de bonnes raisons, avec pour risque de donner une version extrême du grunge, dans un monde où la transgression est toujours intéressée, sans réel désir de se perdre totalement. <la force de Nirvana dans sa conception et son processus de fabrication, surtout pour ce qui est de la partie promotionnelle du groupe, c’est-à-dire de la vidéo, est de ne permettre aucune prise sur les choix des récits, des mises en scènes. Le contrôle de l’aspect artistique reste entièrement aux mains de membres du groupe. Il ne peut s’employer à contre emploi, à l’emploi commercial. La poésie innerve chaque seconde, les mouvements des interprètes surgissent des tripes, d’une volonté de remise en question de la figure standardisée de l’icône du rock’n’roll. On accorde alors aux antécédents sacrés de l’histoire du rock leur relative subversion, si ce n’est que les audacieuses avancées que leur a accordée l’histoire de la musique dans le domaine de l’innovation musicale soient restées mémorables pour les effets démultipliés que permettaient les boîtes d‘effets spéciaux, des flangers aux pédales wha wha, avec l‘apparition de l‘amplification électrique combinée à l’instrument. La guitare électrique permettait une innovation en terme de sonorisation, et offrait une occasion pour élargir la palette de sons possibles. Jimmy Hendrix et ses transes scéniques se trament d’une éloquence anecdotique au regard de la prouesse strictement instrumentale que produit le mythe. Si Hendrix était comme Coben prit dans une consommation de stupéfiants, la différence entre les deux mythes est que l’un semblait en retard sur son personnage. L’autre contrôlait et le mythe et la signification qu’il désirait donner de son entrée dans le monde. Chacun était pris dans une force où le corps ne pouvait manquer l’occasion de se donner à l’image. Mais là où la performance corporelle risquait de perdre de sa spontanéité du fait de la répétition des prestations, lors de tournées par exemple, on peut se demander de quelle part légitime est l’expression spontanée du sens adopté par la figure mythique expressive, de celle d’une figure plus illégitime parce que largement stylisée. Le sens et le style font pâle figure pour émerger. Le fait que le Che soit aujourd’hui sur des sacs de grandes marques de vêtement est la part dangereuse où dérive non seulement la mémoire d’un mythe, mais aussi ou se déprécie la valeur d’un homme, aussi audacieux soit-il. Curt Coben su garder intact son originalité, et inoculer à un usage promotionnel de son œuvre son sabotage intégral. Comment ne pas être toujours outré à la vue de son comportement extrême sur scène, d’une subversion que ne peut convoiter ni certaines attitudes compromises au marché, ni les reniements que les grands révolutionnaires des mots et des sons lâchent au profit d‘un embourgeoisement moins risqué pour leur avenir. Cobain ne pensait pas à l‘avenir, ni au mémorable « no futur« tant prisé par les punks. La différence est que certains des punks d’alors revendiquant une critique acerbe de la société de consommation tournent aujourd’hui des clips fructueux pour la téléphonie mobile. Le contre sens est aujourd’hui à la hauteur de la trahison, ou bien depuis le départ le cynisme d’un mouvement se faisant passer pour radical avait résolument choisit la réaction. Le cynisme du cynisme est de laisser croire le contraire de ce qu’on représente. La force de Nirvana est d’avoir tenu ferme sa cause contre les menaces de récupération par les majors dont Noir Désir en France n’a pu résister longtemps. L’héroïsme de Nirvana aura fait preuve d’une radicalité assumée jusqu’au sabrage du groupe en pleine gloire. Le fait d‘avoir annoncé la rupture avec le système capitaliste semblait tenir ferme la volonté pour le groupe d‘affirmer sa position critique. Arriver aussi près du succès et de l’enrichissement garantit le fait de tout perdre. La perte tient lieu de sacrifice et de modèle.

Deux raisons qui expliquent cet ovni.
Nirvana arrive au moment du retour « néo-punk« , dans le creux des années quatre vingt dix, après une décennie musicale désastreuse, de l’essor du marché industriel du disque et des marchés musicaux convertis aux grandes majors. Nirvana va plus loin que Sid Vicious, jusque dans la démesure scénique. Ils font ce que Hendrix et le punk anglais n’aurait pas fait, car, en dehors des disques produits, ce que met en scène Nirvana est le corps. Le corps meurtri par le contact avec les instruments, le matériel qui orne la scène. Nirvana contestait la dimension préparée de la carrière, de la réussite. Il allait consciemment droit dans le mur, et l’énergie dépensée ne pouvait que conduire au crash final.

Nirvana est un corps sacré qui se positionne complètement à l’opposé des yéyés, même si la comparaison paraît farfelue, il semble que la plupart des artistes non artistiques restent des yéyés, des amuseurs de foire. La force de Nirvana, dans sa manière d’être, consiste à faire abstraction du média qui le promeut. Car il est extrêmement difficile de s’émanciper de l’hégémonie médiatique, encore plus si elle détient les rennes de l’accès à l’audience. Le mouvement yéyé, lancé par l’orchestration médiatique des radios généralistes pendant les années 60, et non par les artistes eux-mêmes, a amplifié son impact vers la jeunesse, aidé de quelques milliardaires désoeuvrés. Il semble qu'il n'ait en fait jamais été vraiment enterré. Le mouvement yéyé n’est pas figé dans l’histoire, même si le terme a un peu vieillit et renvoie à la télé pompidoliennes, ainsi qu’à Mai 68 par exemple. Les yéyés continus encore aujourd’hui leurs prestations sur les chaînes, dans les émissions dites culturelles (au sens large bien entendu), mais aussi dans les séries télé, à travers les jeux, les lofters, bachelors, etc... A chaque passage en télé, le « faites du bruit ! » de , scandé dans sa dimension marketing (car le marketing assimile l’acte de transgresser comme fonction fondamentale), fait oublier le conformisme qui est de rigueur lorsqu’on est artiste yéyé, mais réussit à capter la jeunesse dont l’attente est la rébellion contre le Père.

- Nirvana ne produit pas des clips mais de véritables œuvres d’art. Aussi bien la dimension plastique des films que l’enchaînement halluciné des scénettes effacent le vidéo clip traditionnel qui en serait un s’il était réalisé pour un autre groupe de grunge. Ce n’est pas parce que Nirvana est grunge qu’il est commercial. Nirvana intègre à ses prestations filmées la performance et la mise en jeu risquée des acteurs lors de cette mise en scène dangereuse. L’auto mutilation joue souvent entre l’interaction du corps du chanteur ou des musiciens avec les outils scéniques, des amplificateurs ou des instruments, jetés à travers la scène et parfois vers le public. Le défi est de continuer à chanter, à servir le show. « The show must go on! » est la réplique qui s’accompagne du phantasme de l’immortalité. Car Curt Cobain s’en sort toujours indemne. Il devient immortel et son rôle ne fait qu’amplifier ce devenir. Jusqu’à son suicide.

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