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jeudi, 20 mars 2008

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Les Grands Hommes Ordinaires

Des fast-thinkers au fast-book

 

Le monde médiatique est truffé de fast-thinkers, d’intellectuels qui ont socialement intégré l’habitus de réfléchir sur tout, pour relayer le plus rapidement possible l’interprétation dominante, pour se rendre conforme au flux et à la profusion de l’information. Ils prennent pour modèle l’exemplaire intellectuel universel que représentait Jean-Paul Sartre en son temps, se permettant au nom de l’Universel de réagir sur de tout autre champs de savoirs que ceux auxquels ils sont par leur objet d’étude attachés. Ces intellectuels universels se légitiment par des simplifications à la va-vite sans démonstration rigoureuse, ni hypothèse. Ils ont pour fonction d’adapter par le biais de la radio ou de la télévision des discours rapides, aussi vite faits que des hamburgers en chaîne industrielle. Le fast-food de l’information est ajusté à l’offre qui doit trouver sa juste interprétation, car tout doit signifier, faire sens. Aucune suspension du jugement, aucune époquë. L’information doit avoir son mode d’emploi automatique. La figure du fast-thinker est personnalisé par un intellectuel acoquiné au monde du journalisme, car il ne peut pas perdre son temps sur un objet d’étude trop précis, sachant que tous les jours, un sujet nouveau doit alimenter son flux de pensée. Ce tempo est voisin du flux que les spins doctors de Tony Blair réussirent à impulser dans l’espace public de la Grande Bretagne, avec la complicité de journaux et de télévisions soumises à cette logique. Venus d’Outre Atlantique, ces mercenaires de la communication ont pour principe de raconter une histoire à flux tendu. Le story-telling est cette production-fiction de l’information réelle issue du marketing où tous les jours, un homme politique doit raconter une histoire, et surtout, une suite à l’histoire que ce dernier a raconté la veille, afin d’imposer aux médias un rythme, afin d’imposer au sein de l’espace public l’évènement qu’il s’agit de commenter. L’agenda du story-teller est le tempo de l’information reprise par toute une chaîne de médias en connivence, prêts à impulser le conformisme de la pensée dominante et les thèmes qui font la série narrative. On sait que lors du «11 septembre« , le pentagone américain a fait appel aux studios cinématographiques de Hollywood pour répondre adéquatement à la provocation terroriste. Des scénarios ont donc été construits pour la réponse armée, comme une série téléfilm pour la télévision, dont la post-production se réalisait sur le terrain, où les militaires américains, soumis à la stratégie « 0 morts« , cherchaient le plus souvent à se calfeutrer dans la zone verte. La production du scénario militaire est strictement comparable à la production télévisuelle, car l’influence médiatique est telle pour l’opinion publique que le pouvoir en place doit contrôler l’aspect mythique de son évènement. Le tournant de la guerre du Vietnam s’est joué sur la déception et la faillite morale de l’opinion publique qui a prit conscience de la détresse morale des troupes américaines engagées dans le conflit. Pour la première fois dans une guerre, la caméra de cinéma 35 mn entrait en action sur le terrain, compte tenue de la légèreté des machines et de la mobilité technique qu’elles permettaient. Le cinéma avait carte blanche, mais les documents 35 mn de la guerre du Vietnam sont restés jusqu‘à très récemment censurés. Le pouvoir en place doit faire en sorte par exemple de ne laisser traîner aucun corps sur l’asphalte des Towers Center. Le contrôle de l’affection des opinions participe autant que les troupes sur le terrain et on peut affirmer sans héésiter que la guerre externe est toujours doublée d'une guerre civile interne par le contrôle de l'image. Les écrans vidéo des armes ultra perfectionnées des avions de combat sont complémentaires des programmes diffusés sur les écrans de télévisions des audiences. C’est une guerre de l’image qui se joue à l’écran, une guerre de la communication. La fiction supervise la réalité, voire la construit. L’argument déclencheur de l’envahissement de l’Irak pour le Pentagone a été montée à partir d’un mensonge, une fiction : ce pays voyou développait un arsenal d’armes nucléaires en secret. Pour la première fois dans l’histoire des conflits internationaux, on utilisait grossièrement un mensonge pour entrer en guerre, sous les oripeaux de la démocratie. La fiction et la narration systématique supervisent et expérimentent le réel, les audiences sont de plus en plus formées à cette captation de l’attention. Cette fiction de la réalité couvre de plus en plus de champs d’activités. Aussi bien le monde de l’art (et littéraire) que le monde politique, que la vie quotidienne des gens ordinaires sont envahis par cette nouvelle idéologie narrative, que les fast-thinkers ont pour fonction de justifier, voire d‘amplifier.

Cette amplification de la narration a été longtemps exercée par la figure du narrateur, fonction que Walter Benjamin valorisait socialement pour la transmission d’une expérience intergénérationnelle ou sociale, et que d‘autres comme Christopher Lash considérèrent qu’elle pouvait survivre dans les cafés par exemple, en tant qu’espaces faisant le pont intergénérationnel. Chose que ne pouvait plus proposer une société de consommation, dont la principale fonction se restreint à séparer les individus les uns des autres. Or, le narrateur au 21ème siècle est d’une toute autre nature. Il a certes perdu la capacité de témoigner, compte tenue du choc qu’ont constitué les deux guerres mondiales pour l’expérience. Incapable de témoigner, ce revenant ne s’en est pas moins résigné au slogan. Le proverbe spirituel de nos grands-parents s’est prostitué aux slogans publicitaires (c’est-à-dire aux mots d’ordres d’une pensée dominante qui n’a l’air de rien mais qui injecte dans la sensibilité générale et l’espace public les bornes morales de nos pensées). Slogans que nos stars de la communication ont présenté comme des utopies, à savoir que la politique pouvait « changer la vie ». Les hommes politiques ont dû impuissants se soumettre à cette ré-enchantement mystagogique. Les narrateurs que sont les maisons d’éditions ont aussi pour la plupart pliées à un syndrome situé à l’opposé de l’image d’Epinal de l’artiste maudit, syndrome allant même jusqu’à affirmer que ce qui se vend bien est artistique. On peut se remémorer la formule que résume Jean-Yves Jouannais à propos du kitsch dépendant de la principale fonction consumériste de la société de consommation : « C’est bon parce que je l’ai acheté! ». Ces maisons d’éditions qui autrefois avaient pour tâche principale de trouver la perle rare, et pour qui le succès commercial n’était pas du tout un critère de réussite, compte tenue aussi du caractère artisanal de ce métier. Aujourd’hui les maisons d’éditions sont dépendantes de grands groupes dont la logique et la survie est liée au résultat commercial. Nombre de nos grands écrivains d’alors considéraient que la réussite en terme de quantité et de ventes sur le marché de l’édition n’était pas pensable pour la qualité que présuppose la littérature. Aujourd’hui cette dimension déontologique de la littérature a complètement disparue de nos écrivains et éditeurs. Il est quasiment impensable pour un éditeur qu’un faible tirage ne soit pas prometteur d’un plus grand nombre de tirages.

Teresa Cremisi, ancienne éditeure de Gallimard, PDG de Flammarion est interviewée pour Parlons net, en direct du Salon du livre. Elle prend la direction de Flammarion en 1999, remporte deux prix en 2000 et 2001. Elle se spécialise dans le livre politique et la vie politique, favorisant un processus de pipolisation du livre. La vie des Grands Hommes Ordinaires est un créneau que l’édition comme la presse ne peuvent manquer, compte tenue de la crise de l’édition et du développement de l’édition en ligne concurrençant grandement le secteur de l‘édition papier. Même si elle revendique la manne que représente ce segment commercial, ce portrait people que lui fait son interlocuteur, elle le rejette. Elle rectifie aussitôt le sérieux de son activité, elle raconte comment elle a suivie tout le processus de l’édition et de la fabrication. Elle connaît son métier comme une expérimentée de la chaîne éditoriale et de littérature d’avant-garde. Elle site d’ailleurs Pasolini. Elle aime l’idée de faire des coups, mais n’apprécie pas la « mythologie des prix ». On suppose ainsi que le savoir-faire mythologique est l’enjeu aussi bien des militaires que des éditeurs. Désormais, elle développe au sein de Flammarion une politique éditoriale de fast-booking, qui mise sur le travail d’enquête à partir d’une forte personnalité populaire, sur un temps cours. Ce concept de fast-booking est liée à l’actualité sociale ou politique. La fabrication se donne pour contrainte de quatre à six semaines. Le produit s’accommode aux pratiques marketing et de communication grand public, ce qui n’est pas nouveau en soi. La priorité pour le grand tirage fait partie de la politique éditoriale permettant la possibilité de diffuser des petits auteurs d’avant-garde plus audacieux sur la forme. C’est le même discours tenu par la PDG de l’aide à la production cinématographique, qui fait que les petits auteurs non commerciaux profitent du succès des auteurs à succès ou des blockbusters. Créant une collection sur la manne que représente Sarkozy, Teresa Cremisi se défend de s‘abaisser à une pratique bassement consumériste. Elle prétend que nombre de maisons d’édition reçoivent tous les jours des projets sur Sarkozy, mais que celui qu’elle a choisi a quelque chose que les autres n’ont pas, qu’une réelle qualité littéraire se dégage du dernier livre de Yasmina Resa sur Sarkozy, qui a eu une totale liberté pour le suivre presque quotidiennement.

Elle semble ne pas distinguer la République Mondiale des Lettres et l’industrie culturelle. C’est un réflexe de nombre de blogers que de mélanger l’art et industrie de l’art, on peut même rencontrer certains critiques qui pensent que les produits dérivés sont de véritables œuvres d’art (voir particulièrement le blog Délire de l’art). Selon Teresa Cremisi, la contrainte économique est la condition de la culture. On peut donc aussi concevoir le monde politique au même égard que celui de la culture, en considérant que la contrainte économique est le propre du fonctionnement du politique, ce qui est un comble en matière de science politique. La dimension économique a complètement envahit les sphères et les disciplines intellectuelles. Selon elle, l’affaire Kerviel n’est pas une affaire. On devrait pouvoir projeter d’éditer, dans toute cette incohérence, un livre d’Art de la performance sur le cas Kerviel.

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