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mardi, 18 mars 2008

La soumission du journalisme

Le monde journalistique est en crise. Il n’arrive plus à rassembler une manne suffisante d’annonceurs sur ses pages, il perd de plus en plus de lecteurs, d’abonnés. Seule la presse féminine parviendrait à rassembler suffisamment d’annonceurs pour subsister, mais à quel prix! Autocensure, compromissions, soumission, surenchère de la publicité. Le drame est que le magazine en général et les journaux d’opinion sont maintenus quoi qu’on en dise au même niveau d’analyse. Les professionnels sont ainsi de plus en plus aculés à justifier la distinction de la bonne presse et de la mauvaise presse, en somme des valeurs éthiques (la déontologie du journaliste) ou politique de l’esthétique, qui a elle mauvaise presse. C’est ladite presse people, soit la pipolisation de l’information qui est incriminée, celle qui met en avant l‘apparence des choses (le design), l’apparence des hommes et des femmes, leurs vies, leurs mœurs, etc, à l’encontre de leur significations sociales... Cette forme de narration ordinaire de la vie ordinaire, qui fait que les Grands Hommes ne sont plus ce qu’ils sont, fait des hommes infâmes d‘alors les Grands Hommes d’aujourd’hui (Ces hommes infâmes dont Michel Foucault affirmait que l’histoire passait aussi par les cahiers de doléances, les cahiers des commissariats qui comptabilisaient les faits et gestes de la vie des gens ordinaires, que la Grande Histoire était incapable de prendre en compte). Il est d’ailleurs assez significatif que le dernier « poilu » français de la guerre 14/18 qui vient de s’éteindre récemment ait refusé son inhumation au Panthéon. Ce temple des Grands Hommes était-il indigne de la mémoire collective de tant et tant d’hommes livrés à une mort certaine? L’état peut-il racheter à lui seul cette bavure de l’histoire où étaient envoyés au carnage assuré des jeunes générations entières? Comment l’état peut-il faire le rachat de Vichy, faire oublier par la commémoration du courage des « poilus » la soumission politique de la seconde guerre mondiale? La soumission est aussi une emprise de la mémoire toujours incomplète, toujours manquante. La mémoire de l’ignorance du Soldat Inconnu, Grand Homme parmi les anonymes tombés au combat. La distinction entre Grands Hommes et hommes ordinaires s'efface. De même que dans un autre registre, la confusion ne cesse d’enfler si on maintient une distinction presse gratuite/presse payante car on se place du point de vue de la réception, du point de vue des audiences qui n‘ont pas la conscience de la structure du champ du journalisme. Pour créer l’autre distinction de professionnel/amateur tout aussi problématique, la presse payante généraliste désigne la coupable : la presse gratuite quotidienne serait la cause principale de cette dégradation des audiences. C’est un faut débat, la distinction de nature entre presse payante et presse gratuite ne tient pas, quand on sait qu’aussi bien la presse payante que la presse gratuite sont détenues par les mêmes groupes et lobbies. C’est la gestion qui n’est pas la même, elle montre par contre l‘unicité de la presse nationale, détenue par deux ou trois personnes. Les propriétaires du print ou de la presse papier sont les mêmes qui imposent les contraintes éditoriales pour des fins non seulement économiques mais aussi pour détourner l‘attention politique, pour dépolitiser les publics et le transformer en audiences. Ainsi, l’idée hier déconcertante pour ces propriétaires papiers engagés dans une véritable « guerre contre l’intelligence », qui fait dire à leurs valets de journalistes par voix interposées que la dissémination sur le net de l’information traditionnellement papier détournerait les audiences de l’information sérieuse, c'est à dire conformiste, pour une information confuse et de rumeur populiste, est faite pour oublier l’espoir naissant que la posture alternative et la critique journalistique pourraient trouver par le média chaotique que signifie l’internet : un espace de liberté d'expression. La masse de lois anti-net qui menacent à terme le copy-left ou la liberté d‘expression est la concrétisation de cette crainte des élites financières. Ces propos diffusent la réaction d’un soupçon populiste des audiences à l’égard du métier même de journaliste, comme pour les hommes politiques du reste ( le salutaire « tous pourris! »). L’élite gestionnaire de l’information produit ainsi un populisme idéologique qui ne vient pas du peuple mais d‘en haut, donc d‘une élite fondamentalement populiste. Une situation qui montrerait la défiance que les opinions auraient envers leurs élites semble d‘un coup défaillir en espérance. Toutes ces instrumentalisations de l’impuissance politique de l’opinion populaire vont dans une même direction nihiliste. Elle renvoie à l’impuissance structurelle du journalisme en France, condamné à reproduire la pensée dominante. Le contraste de la critique journalistique extra nationale rehausse la réalité de notre conformisme. Cette impuissance en même temps décrédibilise l’intention noble d’informer pour informer. Ainsi, la situation se serait renversée, depuis le tournant des années quatre vingt dix. Le journaliste aujourd’hui n’informe plus vraiment pour informer, il informe pour exister, pour être absolument visible et retrouver ses parts de marchés perdues. Cette visibilité est la caractéristique principale de la télévision. Pour exister en télévision, il faut dire quelque chose, surtout n’importe quoi qui puisse attirer l’attention, pourvu qu’on existe à l’image. L‘addiction étant la propriété principale de la télévision comme l’était au 19ème siècle l’alcool pour les classes populaires. D’une autre manière, le journalisme professionnel cherche à exister à l’image pour réinvestir la manne perdue que lui ont procurés jadis ses annonceurs. La signification principale de Mediapart payant ou de Rue89 gratuit est le désir de sortir de cette visibilité quelconque, pour une visibilité argumentaire. Une première révolution technique a certes bien eu lieu depuis l’invention par Gutinberg de la presse à imprimer. C’est cela, c’est cette révolution papier ou du print qui a définit la diffusion papier de contenus textuels en organes de presse de l’actualité quotidienne. La diversité de ces organes formait ce qu’on appelle une démocratie d’opinions. Or, malgré cette diversité, celle qui a été rendu possible grâce aux progrès techniques issus de la première révolution industrielle de l‘écriture de Gutinberg, nous assistons aujourd’hui à une quasi impossibilité de production d’une diversité des contenus, nous assistons à un conformisme croissant de la vie intellectuelle journalistique que la pensée unique rendait plus noble. Il reste à croire qu'au sein de la presse quotidienne généraliste, même la pensée unique ne peut plus s’exercer. Aujourd’hui, arrivées à un développement technique à l’image de la promesse que le progrès était capable d’imaginer, les technologies numériques d’édition en ligne cherchent à enrayer la défaite de cette promesse tenue par la presse à imprimer, car l‘intervalle de la conversion informatique de l‘édition papier n‘était pas en soi une véritable révolution. Mediapart et Rue89 participent de cette utopie journalistique. Dans ce contexte qui n’est paradoxalement pas complètement nouveau, Jacques Bouveresse revisite historiquement ce phénomène invariable de l’intérêt symbolique dénoncé jadis par un grand polémiste journaliste catholique, Karl Krauss, qui n‘avait pas de mots assez durs pour dénoncer la situation du journaliste à la fin du 19ème siècle. Fort de cet exemple d’insoumission, Jacques Bouveresse demande à titre averti, de résister à la soumission journalistique qu’il reprend certes explicitement à Karl Krauss mais aussi indirectement à Pïerre Bourdieu (Sur la télévision (1995) est accompagné d’un autre texte sur le champ journalistique). Jacques Bouveresse parle de cette soumission en considérant la dérive « people » qui sature notre actualité, mais ne cherche pas à considérer la situation sur le net. Dans quelle mesure Mediapart peut lutter contre cette dérive, considérant le fait que la plupart des journalistes qui co-animent ce site -- il faut bien le concevoir comme un site commercial parce que payant -- sont des professionnel de ladite presse traditionnelle ou du monde plus confidentiel des revues? Pleynel reconnaît lui-même sa naïveté quand il a accompagné la financiarisation du Monde. Or, Jacques Bouveresse accorde cette interview sur un média en ligne nouveau, alternatif, sans préciser aucune distinction contextuelle. Il semble que les conditions de cette participation éminente ne sont pas suffisamment explicites pour l’invité, qui tiendrait peut-être les mêmes propos pour une édition papier. Comme si Mediapart n’était pas un évènement. La soumission journalistique que Jacques Bouveresse cherche à combattre doit aussi interroger la question de la soumission des journalistes face aux nouveaux média, sinon, les choses se reproduiront de la même manière sur le net que sur l’imprimé. Et Mediapart doit veiller à ne pas faire comme Le monde en se prostituant à une simplissime valeur financière. Rue89 laisse déjà circuler des bannières publicitaires d’une grande banque, ce qui est en soi scandaleux pour une pratique alternative. Désormais ce seront les blogs, les sites qui feront de l’audience qui attireront les annonceurs, au détriment de la télévision qui verra ses annonceurs diminuer drastiquement. Pour cette raison la cible principale que cherches à investir la télévision selon Bernard Stiegler, c’est le réseau en ligne. Il faut s’attendre par ailleurs à une augmentation de la redevance, je ne vois pas comment la télévision publique pourrait survivre après cela si elle travaille avec autant de moyen en production. Ainsi je discerne deux soumissions : une qui est de nature thématique, avec le processus de pipolisation de l’information pour élargir ses lecteurs. Une autre qui est un principe de subsistance, consistant à satisfaire les besoins vitaux de son équipe, distribuer un salaire décent à son équipe éditoriale. Ces deux principes se rejoignent globalement par une soumission à l’audience. J’ignore celle qui est de faire du profit pour agrandir son parc de titres. C’est la différence principale qui distingue la revue du magazine. La revue doit satisfaire à ses « pères », alors que le magazine doit satisfaire une audience, un public quelconque dans la mesure où il correspond à une cible de consommateur particulier. Mais le principe de satisfaction à ses « pères » est aussi une forme de soumission, une forme de conformisme, dont Kant affirmait que le savant devait se confronter aussi devant le public qui lit pour l’éclairer et l’élever à la majorité, pour réaliser le projet de civilisation des Lumières. Mais le conformisme et la soumission semblent se distinguer que de quelques degrés. L’arrivé dans la pratique et la profession journalistique des blogs sur le web annonce une révolution et un conformisme contre la soumission à l‘égard du pouvoir financier et idéologique. Ce bouleversement n’est pas anodin car une crise sévère paralyse le métier de journaliste. Les journalistes sont tenus à être de plus en plus précarisés (au même titre que les chômeurs du reste), de plus en plus bridés par des contraintes imposées par la structure du champ journalistique qui a adopté une logique extraprofessionnelle, économique. La plupart des journalistes dont l’activité éditoriale s’applique au « print », c’est-à-dire aux journaux traditionnels papiers, sont désormais dépendants idéologiquement des actionnaires auquel appartient les titres en question. Ainsi, le net offrirait une alternative à cette situation artificielle, où l’indépendance de la profession semblerait restaurée. Mais d’autres problèmes persistent. Si l’alternative journalistique trouve des réalisations concrètes avec Rue89 ou Médiapart, ces nouveaux titres vidéos (par opposition à l’imprimé) sont aussi le support des amateurs, des non professionnels du journalisme. Tout l’art de ces nouveaux support alternatifs devra prendre en compte la participation des publics, et non des audiences, et devra aussi veiller à ne pas reproduire une situation qui a paralysé la liberté d’expression. Ces nouveaux médias pourront accueillir et tenir compte des propos amateurs de manière critique, pourront sortir du conformisme qui consiste à considérer de manière hautaine un discours non professionnel. Il semble que Mediapart cherche à encadrer les propos amateurs par une équipe de professionnels dont les noms prestigieux sont nombreux, tous issus de la profession semble-t-il. Comme pour éviter la réputation douteuse que les participants globalement pourraient laisser filtrer. Il est vrai que les forums d’expression sont la plupart du temps des échanges spontanés, improvisés, sarcastiques, et réduisent le sérieux qui semble le pré requis pour l’activité critique. Mais ces travers ne sont-ils pas aussi le fait de nombreux journalistes professionnels? La critique a quasiment disparue du quotidien papier. Elle persiste seulement parmi les revues politiques trop confidentielles, qui ont pour principe de se gargariser d’une logorée complexe, car c’est souvent le signe d’une complexité thématique, mais surtout un principe d’écrémage qui incite le tout un chacun à ne pas intervenir dans le débat.

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