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lundi, 11 février 2008

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Perfection et imperfections ordinaires.

Alien, le film de Ritley Scott débute par une critique des conditions de travail dans un futur proche. Sur le Nostromo, vaisseau spatial de transport interstellaire, le temps de travail se compte en année d’hibernation. Paradoxal pour une vie laborieuse. De plus, l’équipage du vaisseau se réveille de son « activité » de sommeil, alors que le voyage n’arrive pas à son terme. Il faut renégocier cette situation. Pour que cela ait lieu, on s’imagine que les syndicats n’ont pas été éradiqués de la surface de la terre. Sur le vaisseau Nostromo, les conditions de travail sont dures, et on ne part pas trois ans sans barème syndical spécifique. Encore plus si l’on doit stopper le vaisseau spatial pour une autre mission que celle du transport d’énergies lourdes. Le Nostromo s’arrêtera par accident, de façon programmée en fait, pour explorer et récupérer une autre forme de vie déjà considérée. Le signal discontinu de cette vie non identifiée est entendu depuis longtemps par les services secrets sur terre. Là réside la véritable mission de l’équipage sur le Nostromo.

La rencontre d’une forme de vie inédite est le deuxième thème du film traité conjointement à l’aspect de la première critique économique marxiste, qui n’est du reste pas moins inactuelle dans son aspect éthique. Au-delà de la dangerosité du monstre qui était prévisible depuis le début, le deuxième thème abordé dans Alien peut se résumer à une critique esthétique des formes. On pourrait penser que l’Alien est une réponse esthétique qui se substitue à la perfection humaine dans l‘idéologie hollywoodienne prise à son désenchantement créatif. Cet organisme « supérieur » redoutable, quelle que soit la violence dont il est capable, est plus parfait que n‘importe quelle forme utopique imaginée. Même le prototype perfectionniste « arien » produit par l’idéologie nazie ne dissout pas ses bourreaux avec son sang constitué d‘acide comme l’Alien. L’Alien, déclinaison de l’ « arien » auquel on a substitué discrètement le « l » au « r », dissout même sans intention. De même, à la critique éthique marxiste s’est substituée l’esthétisation éthique de l’idéologie nazie, fondant de ce fait une esthétique éthique moderne fondée sur la sélection naturelle d’inspiration Darwinienne, une chirurgie esthétique des formes absolues à partir du modèle idéaltype de l’homme nouveau. Projet post-moderne par excellence, le retour à la forme chimérique de science fiction pendant les années quatre vingt revient faire retour sur l’avant-scène esthétique de la représentation tragicomique. Après l‘homme nouveau, l’organisme nouveau. Même mort l’Alien reste mortel pour celui qui l‘approche ou le touche. Vivant, « cette  saloperie » sait s’adapter plus vite que n’importe quelle forme de vie à son environnement, même à l‘état de phoetus. C’est une intelligence parfaite, un anti-parasite qui peut s’abstraire et se camoufler dans le contexte où il s’installe, capable de détruire toute vie concurrente qui ne lui ressemble pas. L’Alien est un mort-vivant qui s’ignore.

Il semble ne pas y avoir de réconciliation possible entre La belle et la bête, la monstruosité et la beauté, l’apollinien et le dionysiaque, l’idéologie et la fable. Nous absorbons le dépaysement d’Alien pour oublier notre histoire proche. Un « lointain si proche soit-il » serait-il notre promesse à venir? La dévastation est la promesse d’Alien, que rien, si elle se concrétise, aussi bien dans le désert du réel -- dévastation de la simulation de Matrix --, ne pourra empêcher, compte tenue de la folie technologique du digital computing. Dans Alien, le raccourcit par la technologie n’y fait rien, aucune pitié ni sentiment compassionnel pour cet organisme qui n’a même pas l’argument de devoir tuer pour survivre. Il n’a là aucun alibi tenable. Seule la femme peut lui tenir tête. Non pas par amour ou par emprise. Mais par ruse. Si la ruse pouvait mettre un terme à l’organisme parfait, combien d’organismes imparfaits résisteraient-ils à la bêtise? …et le Phénix renaîtrait de ses cendres. L’industrie des consciences nous montre que Matrix est une production stérile, une allégorie creuse face à l‘organique. Relativisme qui marque l’absence du corps en général. Face au corps qui se relativise dans nos sociétés électroniques. Mais plus encore…Plus que la ruse animale, c’est la ruse d’un corps féminin qui s’affirme dans Alien. Celui qui se pare d’une combinaison dans un angle mort avant l’expédition définitive. Le chat mascotte subit son destin et survit sans le savoir. La femme l’invente. Alien n’est pas King Kong. Il ne s’attarde pas sur sa proie, amoureusement. Qui voudrait nous faire croire qu’en guerre froide, la simulation se laisse avoir à l’illusion du sourire et du sex appeal. Bien que pour ce grand singe, l’œil a l’air fasciné par la couleur des cheveux de la blonde, plus que par des formes qu’elle réserve aux spectateurs masculins. Laura Mulvey, féministe radicale, affirme que la beauté des héroïnes dans le cinéma hollywoodien n’est faite que pour satisfaire le regard virile d’un public hétéro, mâle. Cette beauté serait l’attrait inavouable de toute motivation masculine pour sa puissance symbolique, même la plus désintéressée. L’homme loucherait sur sa propre identité. Or, cette radicalité semble réductrice. Pourquoi la beauté devrait être si féminine, alors que les héros masculins sont pour la plupart de beaux Big Jim? Ne cherchent-on pas surtout à séduire tout autant la gente féminine avec du muscle et « du » visage parfait? Il y a au contraire au cinéma une trop allusive égalité des corps, alors qu’une inégalité des seconds rôles, inégalité subalterne, cache qu’ils sont le socle souvent décisifs au cadre narratif, et se présentent sous la forme de physiques ordinaires. Ils sont comme dotés d’une invitation clandestine vis-à-vis d’un public, à venir jouer un rôle dans un film qui enfin leur ressemblerait.

Georges Bataille avait un sentiment de fascination envers la monstruosité. Il expliquait l’abondance du public qui se bousculait voir les monstres de foires par une fascination très forte envers le travail de la nature (l’ordinaire), du travail accidentel de l’informe par rapport à la forme. Les talks show télévisés restituent aussi cette impression de fascination devant les monstruosités sociales de la vie ordinaire. Si le Loft Story « fascine » autant pour Jean Baudrillard, c’est parce qu’il n’y a rien à y voir. C’est justement le lot de l’ordinaire que de fasciner, tellement le spectateur se lasse de se laisser happer dans le piège de la cause héroïque conformiste. « Pourquoi y aurait-il quelque chose plutôt que rien? » questionne Baudrillard… Bataille donnait à l’informe une force de séduction plus grande que l’attrait que nous procure un beaux visage, mais encore affirmait que, selon l’expérience d’un savant nommé Galton, on pouvait démontrer la nature de la beauté générale comme l’incarnation d’une somme d’imperfections. L’imperfection des formes serait donc au cœur de l’harmonie, noyautée par Dionysos. Galton montrait qu’en superposant sur calques une somme de visages banals, ou informes, on atteignait par la « moyenne » des formes une idéalisation proche d’une forme parfaite. En fait, on pourrait tenter l’expérience par excès des formes : une somme d’Aliens mêlée à une somme de Brigittes Bardots ne ferait en définitive qu’une moyenne, ni belle ni immonde. Un mélange de formes ordinaires. Une autoportrait photographique monté en diptyque intitulée Monster (1994) de l‘artiste anglais Douglas Gordon, juxtapose deux photographie du visage de l’artiste, d’un côté neutre voire quelconque, et de l’autre la face tirée abusivement par des morceaux de scotchs, avec néanmoins une expression similaire affichant une expression de neutralité. La dialectique des formes de l’artiste inspiré par les conceptions de Bataille, trouve à l’usage une résolution trouble. A force de regarder et de passer de l’un à l’autre des visages, il semble que la relation s’inverse, que la version monstrueuse du visage devient banale, alors que le visage ordinaire, s’il n’est pas forcément beau, devient par contre monstrueux.

 

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Douglas Gordon, Monster (1994)

 

Si la perfection des corps trouve une polarisation peut-être fatale contre la dialectique des formes, entre le visage harmonieux d’un James Dean et la monstruosité d’un organisme visqueux et immonde tel l’Alien que l’on cherche à éjecter d’un vaisseau spatial -- métaphore de l’impur couplé à la perfection organique ce faisant --, c’est qu’au fond l’immonde rejoint la candeur par excès de formes idéalisées. Mais surtout par inversion de « nature » qu‘on donne aux formes, tant qu‘au fond l’opposition reste tenable dans une différence quelconque, pourvu qu’elle soit arbitraire. Aussi bien vers le plus beau, le plus élevé, que vers le plus vil, le plus immonde se renverse l’exacte opposition. Les extrêmes se rejoignent parce qu‘il sont renversés, et dans un quelconque degré de différence, ils demeurent les mêmes si on les substituent l’un à l’autre. L’ordinaire absolu, celui qui devient neutralisé, n’a plus sa propre forme, à la limite. Il devient sans forme, quelconque, voire inexistant.

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