Avertir le modérateur

vendredi, 14 décembre 2007

...La volonté vide des signes (3)

3/ Volontés télécratiques.

  1. On oppose souvent la télévision au monde de la culture noble, à l’art ou la littérature. Une « République mondiale des lettres et des Arts » s’opposerait aux marchés télévisuels aussi bien qu’aux marchés de l’art. En dehors de l’activité de l’art, la production principale de la télévision pour ainsi dire est non pas l’information, mais les séries télé et la télé réalité, soit deux modes d’appréhension de la fiction et du « réel », deux manière spécifiques de la télévision de donner une certaine perception du monde(1). L’information est en définitive un fond travaillé parmi d’autres médias qui utilisent ce même fond d’agences de presse, un fond commun relayé aussi par les radios et les journaux,. La série aurait remplacé donc le cinéma à la télévision, et avec elle toute ambition non pas de faire une télévision artistique mais de montrer tout simplement de l’art à la télévision. L’art est l’inconscient latent que l’organe télévision n’atteint plus . Ce constat qu’il n’y a quasiment plus d’art à la télévision, chacun peut le faire lorsqu’il consulte la grille des programmes des chaînes généralistes. Le rôle de la télévision est admis pour tous, elle a pour fonction de divertir un public d’actifs fatigués de leur journée de travail, de détendre une classe moyenne en somme relativement dépressive. Le débat actuel sur le pouvoir d’achat montre de façon politique ce spleen du consommateur désorienté. Un consommateur fatigué de quoi ? Aussi, il est une autre opposition moins admise. La télévision s’opposerait davantage à l’internet qu’à l’art. Ainsi, elle aurait perdu sa fonction de retenir tout ce qui passe de culture de masse en direction des spectateurs fatigués pour se transformer avec l’interactivité en télévision plus dynamique, par le biais du net. Cette logique d'une télévision duelle de l'internet est nouvelle, elle prend une nouvelle fois en otage le "spectateur fatigué" pour chercher à le réveiller, se substituant à sa volonté. La volonté vide des signes et la démission de la volonté des hommes devant la force d’autonomie des machines « intelligentes » et des logiciels hégémoniques ont permis l’imposition d’une nouvelle logique politique qui n’aurait pas été assez prise au sérieux par les dirigeants politiques. Un phénomène qui aurait dû rester incontournable et qui apparaît avant la révolution internet semble aujourd’hui majeur. En somme, les politiques gouvernementales n’auraient pas pris en compte sérieusement les bouleversements causés par le moment télévisuel, qui à partir de 1968 d’ailleurs, est passé d’un devoir de mission culturelle à un but commercial, relativisant la défunte mission culturelle qu’elle aurait dû relever, et dont André Malraux avait lancé le programme en tant que ministre de la Culture.  La télévision est devenue ainsi le milieu d’une lutte acharnée pour s’approprier entre les chaînes généralistes des parts de marchés -- et ce à partir de la privatisation de TF1 en 1986 --  les parts d’audiences propres à la nouvelle logique commerciale du fonctionnement de ce champ... Et la véritable menace d’internet, parce que les effets de la télévision n’auraient pas été assez pensés, serait que la « toile » soit remplacée tout simplement par la défunte télévision analogique, que nous regardons muter sans grande inquiétude en télévision numérique. Selon Bernard Stiegler, un travail de dé-subjectivation est induit par la télévision (une véritable « télécratie ») et l’industrie des savoirs. Cette transformation de la circulation des savoirs prédit selon lui une catastrophe démocratique qui pourrait se décliner en guerre civile. Ce kidnapping de la conscience individuelle empêche l’individu d’accéder non seulement à sa conscience mais aussi à son désir. L’individu ne peut plus s’individuer, ne peut plus s’approprier la langue de l’autre dans une pratique mais seulement dans un mode d’emploi, dans une langue appauvrie (on peut percevoir aisément ce symptôme d’appauvrissement de la sensibilité par les simples expressions entendues autour de nous… :« je n’arrive plus à regarder un film d’auteur, je préfère me prélasser devant ma série télévisée », ou "j’ai vu quelque chose à la télévision hier mais je ne me souviens plus ce que c’était"). Au lieu d’accéder à un désir qui passerait par une réflexion, l’individu est plaqué simplement au caractère pulsionnel de l’existence. Avec les industries qui modifient la conscience individuelle, c’est simplement la pulsion des individus qui est sollicitée. Aussi pourrions-nous faire en appartée, la remarque contradictoire que l’hyper-président actuel veut montrer dans son action qu’il agit spontanément, presque de façon pulsionnelle, alors que tout est savamment calculé pour imposer une diversion continuée des faits politiques -- avec la complicité des médias généralistes qui ont besoin un structurel de renouveler leurs infos afin que le scoop de la journée fasse suite au scoop de la veille --. Est alors plaqué sur nos consciences la simulation d’un flux de réponses adaptées au rythme des évènements successifs et dont on ne peut se détacher. Les médias comme les politiques suivent  docilement le cours des évènements sans les contredire, car ils ne peuvent en arrêter aucun. C’est alors l’analyse qui entre en crise. Même l’analyse politique répond à l’impératif qui est que doit se succéder chaque un nouveau thème pour rendre crédible le fait qu’on agit, alors que tout passe par des effets de discours, des annonces sans actes. Seules les annonces répressives sont suivies d’actes, car l’Etat met tout son pouvoir et son budget pour des moyens répressifs – plutôt que préventifs -- afin de faire respecter ses conditions ou les promesses que certains électeurs ont néanmoins acceptés. Il n’a que le bras armé de la politique, mais pas la volonté de changement, de « rupture » même.
  2. La télévision est aujourd’hui en passe d’être hégémonique. Elle est l’outil, la colonne invertébrée du « mondial » qui est le centre névralgique de l’hégémonie. Son hégémonie cherche non seulement à avaler l’internet qui risque à terme de devenir ni plus ni moins qu’un simple poste de télévision à but commercial, le décorum de nos salons kitch. On peut évoquer les domaines qui échappent à sa production et ceux qui en sont le fruit pour comprendre que l’hégémonie télévisuelle n’est pas un simple organe de diffusion, mais surtout un mécanisme viral de production de contenus culturels dirigés vers le bas, vers la baisse des productions de l’esprit. Il est généralement facile de comparer la qualité entre un groupe qui se produit en autodidacte sur Myspace par exemple, qui forge son public à partir de son travail singulier, et les chanteurs produits par la Star Académie, malgré la démonstration de force spectaculaire que ces derniers font avec toute l’infrastructure de poids et d’encadrement dont ils bénéficient. Ils intègrent passivement l’esthétique et le goût télévisuel : esthétique de paillette, esthétique du recyclage qu'il ne faut pas confondre avec celle de l'appropriation, avec une technique et un style télévisuels digne des canons des Académies de peintures qui imposaient leurs lois arbitraires au 18ème siècle, dans toute la production picturale. Ces Académies de peintures sont aussi en partie la cause de l’apparition d’une modernité picturale, car elles sont devenues au 19ème siècle, au fur et à mesure, déliquescentes, compte tenue des règles qui fonctionnaient comme des critères suffisants pour définir l’œuvre d’art[2]. Cette stratégie défunte a créée sa propre anomie, où un autre champ pouvait permettre l’ouverture à de nouveaux paradigmes en art. Manet, Duchamp  et les peintres abstraits sont les pionniers de cette aventure vers de nouveaux territoires. Le principe opératoire de la « télécratie » à la télévision rejoue l’ordre de la « définition de l’art » avec critères, qui est une forme esthétique de domination, dans le territoire de la sensibilité. Cette sensibilité sécurisée, pour ainsi dire, nourrie une pulsion de réussite et d’enrichissement facile, sans passer par l’expérience de la créativité ou de l’art. En télévision, il est clair qu’aucun art ou véritable artiste n’y peut trouver de moyens d’expressions pour présenter son travail. Il tenterait de le faire qu’il verrait son travail réduit à un produit comme un autre[3]. En télévision une créativité clef en main est normée, rendant impossible l’ouverture sensible vers d’autres horizons. L’hégémonie sensible de la « télécratie » repose sur un modèle télévisuel, qu’il faut intégrer pour faire partie de ceux qui réussissent. Car passer à la télévision est un signe de réussite. Il n’est pas très original de dire qu’aussi bien les artistes que les hommes politiques sont soumis à cette loi de la visibilité médiatique. Celle où c’est seulement la volonté de visibilité qui s’exprime -- soit la volonté d’être perçu dans le paysage audiovisuel –, sans œuvre réelle ni rien de consistant. Une volonté encore une fois, vide. Ce que disait Jean Baudrillard de l'art en 1996 lorsqu'il dénonçait la connivence de l'art contemporain avec le système circulaire des valeurs artistiques peut comme il le dit si bien s'étendre à tous les domaines culturels. Là où l'artiste, le politique, le médecin, le sdf cherchent à loucher avec l'institution, ils ne peuvent que se précipiter vers une finalité nulle ou de "nullité" tout court. C'était en art comme en politique la préfiguration de notre nullité nationale, aujourd'hui il s'agit d'une nullité mondiale des valeurs, où il n'y a plus de possibilité d'échange entre elles.


(1) On peut concevoir que le monde politique d’aujourd’hui prend pour principe une communication politique basée à partir d’une narration fictionnelle de la réalité, et se met en scène comme la télé réalité en temps réel. Ainsi, toute la construction simulée prend le pas sur cours naturel des évènements et de l’Histoire. Il n’y a plus d’Histoire, il n’y a plus que de l’évènementiel

[2] Pour Kant, il est inconcevable de considérer que le « beau » comme catégorie esthétique contient ses propres critères. Le beau naturel pour lui est sans critère mais il est le produit d’un sentiment collectif. C’est l’assentiment de tous qui fait qu’un accord sur le beau est possible entre tous, qu’un accord à partir de cette chose est possible pour révéler la faculté culturelle de chacun de juger d’un goût en général sur le beau, à une époque donnée. L’antinomie du jugement de goût pose les jalons d’un art sans critère à partir du beau naturel. Aujourd’hui, le beau est dépassé en tant que nature et art pour revenir sur cette catégorie esthétique. On ne peut pas juger collectivement d’un beau, sinon rejouer les canons de la Star Académie qu’un large public consent à accepter sans condition. Les canons de jugement imposés par le jury de la Star Académie montrent surtout que le produit culturel de la « télécratie » reprend le principe opératoire d’un art reposant sur des critères, et qu’une définition facile peut réduire en toute simplicité à un produit clef en main, c'est-à-dire à consommer. En revenir à un art qui reposerait à partir de principes clairs est une forme de la réaction esthétique asservissant les publics et surtout une jeunesse innocente.

[3] A l’instar d’Adorno qui trouvait grotesque que les personnages de cinéma puissent se trouver réduits à quelques centimètres dans un poste de télévision.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu