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samedi, 19 mai 2007

La souveraineté perdue

La manière qu'a le nouveau président en place de se représenter et d'accéder à son poste a quelque chose de singulier. A force d'être sur-médiatisé et suivi à chaque instant, l'événement de la passation de pouvoir perd paradoxalement de sa dimension symbolique. Si l'événement devient à ce point banal, c'est parce qu'il se sur-médiatise. Cette banalisation est peut-être l'avènement d'une ère où la politique française aurait perdu de ses lettres de noblesses. Comme si la passation du pouvoir aujourd'hui en 2007 avait gagné en insensibilité, était devenu aussi fade, aussi triviale qu'un "Loft Story". C'est l'esthétique qui a pris le pas sur le politique. Ce fade semble être malgré tout la marque de l'impuissance du politique devant le pouvoir de l'argent, ce n'est pas nouveau. Et le symbole marquant de cette passation de pouvoir réside d'avantage de la rencontre sur un yacht du grand entrepreneur Vincent Bolloré et du nouveau président Sarkozy. Ici réside le sens du pouvoir. Le vrai pouvoir ne réside donc plus à L'Elysée mais il est devenu nomade, il file quelque part dans un endroit du globe sur l'océan. Il "montre" d'une certaine manière son invisibilité, sa délocalisation même, mais aussi une faculté opposée au modèle du panoptique, où l'observateur regarde bronzer son président sans savoir vraiment le localiser. L'écran est total.

"Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe Jeremy Bentham. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu d'observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s'ils sont observés, créant ainsi un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus."
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Panoptique).

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Le modèle du panoptique pour Jeremy Bentham est fondé sur la surveillance à partir d'un point central sur une multitude d'individus ne sachant pas quand et comment ils sont observés, situés en pleine visibilité de contre jour. Aujourd'hui, à cause de l'emprise médiatique, ce sont les reporters, les paparazzis armés de leurs téléobjectifs qui mettent en lumière tous les faits et gestes du personnage ciblé et central de l'actualité : Sarkozy. Les paparazzis accèdent ainsi à une légitimation de leur métiers, dixit la photographie officielle du président de la République qui n'a pas été faite par un artiste comme l'ont fait Gisèlle Freund pour françois Mitterand ou Bettina Rheims pour Jacques Chirac, mais par un photographe "people".

Michel Foucault opposait au panoptique le principe du cachot pour deux de ses fonctions (priver de lumière et cacher), mais aujourd'hui la télévision n'a-t-elle pas pour fonction celle d'un vulgaire "peep show", où la multitude observe un seul et même point central, entièrement visible, mais pour le coup pas entièrement localisable? Le dispositif du "peep show" télévisuel fonctionne à plein.

Le pouvoir aurait davantage gagné en capacité à se représenter lui-même plutôt que de représenter le peuple de la nation. Mais le peuple est au moins habitué à cette crise représentationelle presque organisée. La télévision cérémonielle montre que l'événement est plutôt banal, comme l'insensibilité d'une dent creuse. D'un événement qui a un peu perdu de son faste et de sa majesté, comme si l'exercice du pouvoir était devenu une profession de foi bonarde. Un Président presque en short et marcel découvre ses nouveaux appartements (la parodie est légère), sa résidence secondaire de Brigançon. Comme si une partie du mot facilitait une transgression ordinaire. Lorsque Chirac avait pris le pouvoir en 1995, la passation de pouvoir restait encore mystérieuse, je me rappelle de ce vaste et élégant tapis rouge d'une des salle du Palais de l'Elysée. Cette banalité de l'accession au pouvoir.

Si depuis quelques années la politique n'est plus celle du domaine gardé de la souveraineté du peuple, elle est devenu celle de la communication la plus étroite, même après la campagne. Car la particularité de Nicolas Sarkory est de rester toujours en campagne. Et la banale remise en cause de la communication en politique n'est pas l'évidence qu'elle appelle couramment : propagande, Réalisme Socialiste. De quelle communication s'agit-il? Ce n'est pas celle des médias, celle des publicitaires comme le conçoivent quotidiennement journalistes et courtisants de la critique officielle. C'est la prolongation et la transformation de la com' en une nouvelle forme de travail du politique. Une ère post-com'. Les spins doctors font partie du staff de Sarkozy. Modèle de communication politique inspiré de Blair, la communication a contaminé le discours politique, si bien que tout discours politique est conçu non pas en fonction d'une idée autonome mais d'une cible pour lequel il sera destiné. Cette cible est une audience particulière. Le staff de l'UMP a ouvert durant la campagne des centres de travail sur l'ancienne UDF pour mieux cerner l'audience de Bayrou, mais si cet électorat était trop "mouvant", celui de Le Pen était plus simple d'approche. Seulement le grand tort de la méthode "spin doctor" est la contradiction. Car pour séduire largement tous les publics, il faut savoir se contredire, et pour ainsi dire maintenir en place une ambiguïté sur les mots, choses, et thèmes définis. Plutôt que d'appeler par un nom précis des "caïds" ou des "mafieux" liés à un trafic de drogue, il était plus déconcertant de réduire cette activité précise aux "racailles des banlieues".

Le peuple aujourd'hui n'est plus représenté. Nous le savions depuis longtemps, il suffit de constater que 80% des députés à l'Assemblée Nationale sont avocats, et donc sur-représentatifs d'un corps de métier plutôt que d'un peuple. L'élite française est une caste faite en majeure partie d'avocats. La séduction de l'avocat passe avec la force du discours dont l'éloquence est la forme la plus partagée. Il suffit de noter l'aura indiscutée qu'à Nicolas Sarkozy, avocat, vis à vis de ceux qui l'écoutent pour voir que l'éloquence du discours a bien plus de force de conviction que le contenu du discours lui même. Mais l'éloquence d'hier n'est plus l'éloquence d'aujourd'hui. L'éloquence au 19 ème siècle était une forme d'académisme implicite, c'est-à-dire la capacité formelle de bien dire quelque chose selon les codes de diction et de formulation grammaticale en vigueur. Aujourd'hui, les conditions de l'exercice politique ont perdu leur académisme, et ces conditions sont telles que la hauteur de l'éloquence s'est retournée en bassesse. En somme pour réussir en politique il faut montrer explicitement au médias tous les attributs du traître, de la transgression contre l'académie et ses "hauteurs" de conviction, montrer sa capacité en démesure, en détournement systématique, pour atteindre un niveau maximal de séduction. La bassesse en politique consiste par exemple à se projeter en héros en empruntant à la mémoire historique héroïque sans qu'aucun acte héroïque ne soit pris au crédit de ceux qui s'en réclament. Aussi bien Chirac que Sarkozy créditaient à leur puissance de conviction les valeurs héroïques de "l'ancien combattant" sans l'accord direct d'un De Gaulle. On peut en dire de même quand Sarkozy prend sous son aile Simone Veil, ex ministre et ex-détenu rescapée des camps de la mort pour se dédouaner de toute ambition anti-humaniste. Mais il se contredit en employant des formules douteuses sur l'eugénisme, que la dite valeur humaniste, Simone Veil a aussitôt réfutée du reste. Mais l'autre transgression discursive de Sarkozy consiste à construire l'amalgame à tout crin. A dire une chose et son contraire. A revenir benoîtement sur la période Vichy avec des formules lapidaires sans nuance et affirmant tout bonnement que "la France n'a jamais exterminé un peuple" ou donnant son accord sur le fait que colonialisme a été globalement "positif" pour les peuples colonisés. Sarkozy a su avec brio utiliser des formules ambiguës pour séduire et se rapprocher du négationisme nauséabond du lectorat du Front National. Comment cette séduction agît sur nous?

Nous savions déjà qu'après l'aveu malencontreux de l'un des directeurs de TF1, d'Etienne Mougeotte, la télévision était une façon de "maintenir les cerveaux disponibles à Coca-cola". Mais nous oublions aussi que selon la bonne intuition de Jean Baudrillard, les médias adoptent en concertation une stratégie qui fait croire au téléspectateur qu'il est supérieurement intelligent par rapport au programme qu'il regarde. On peut supposer ainsi qu'à l'inverse de la stratégie publicitaire d'Etienne Mougeotte, les médias, à l'instar des hommes politiques, flattent l'intelligence supposée du téléspectateur au lieu de lui laisser croire qu'ils l'endort. Médias et hommes politiques modèlent envers lui une image supérieure de soi. Cette belle image, mise en rapport à la monotonie de son existence, lui fait miroiter une capacité supérieure à l'exercice d'un pouvoir critique intact. De fait, les jurys populaires pullulent à la télévision, et nous sommes les premiers à critiquer ces jurys que nous snobons. Nous devenons à notre tour un méta-jury et savourons notre dédain envers ces jurys vulgaires. En somme nous intégrons de façon presque audacieuse la honte d'aller cachetonner pour faire "le bon client" autour d'une tablée "people". La tactique du zaping signifie en pensée et en acte cette attitude du téléspectateur critique devant un contenu médiocre. Il ressort que la mise en abîme d'une situation artificielle nous protège en même temps de notre compromission et renforce notre apparente liberté de pensée. Cette stratégie nous éloigne de la télévision plutôt qu'elle tendait à nous en rapprocher. L'obsénité devient transparente. Cette stratégie d'éloignement par la distance, c'est-à-dire par dégoût des goûts culturels de l'industrie de l'intertainment politique et culturel de masse augmente le crédit d'intelligence que la télévision concède à son public. Il ressort qu'aussi bien la communication politique mais aussi la publicité ordinaire flattent au même plan l'intelligence du téléspectateur, de l'auditeur, de l'internaute.

Comme dans un film porno où c'est le phallus qui séduit l'homme plutôt que les femmes qui jouent leur propre rôle, à la télévision, à la radio ou sur le net, même en politique, c'est la reconnaissance de notre intelligence qui nous séduit. Et cette reconnaissance se fait par défaut, par anomalie discursives. C'est parce que des thèmes aberrants sont commis et largement dépassées d'un point de vue philosophique que cela rend possible leur réception par le public. Le principe du "mérite" aussi bien que du "maillon faible" coexistent dans la sélection naturelle au 19 ème siècle, voire dans l'eugénisme, en somme. Les transgressions par le discours nous font paraître plus intelligents que ceux qui les commettent, et cela nous conforte, nous rehausse... C'est pourtant cette même stratégie qui fait croire à l'électeur qui est souverain lors d'un vote qu'il commet en toute innocence, en bon citoyen éclairé.

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