Avertir le modérateur

jeudi, 18 janvier 2007

« L’inventeur de l’année » sur M6

Billet d’humeur sur l’émission « L’inventeur de l’année »

Quand inventera-t-on une télévision commerciale respectueuse de son auditoire ?

Si j’osais, j’irais présenter de ce pas un projet inventif et salutaire. Celui d’une télévision commerciale respectueuse de ses intervenants et de ses téléspectateurs. Est-ce que quelques responsables y pensent ?

Sur M6, chaîne de la télé-réalité au quotidien, qui la première a reproduit avec Loft Story venue d’outre-atlantique, l’offre se décline en largeur. Ici on ventile des émissions toujours plus différentes dans leurs énoncés mais tellement similaires dans leur principe.

« L’inventeur de l’année » serait la nouvelle mouture d’une télé réalité à l’écoute de la créativité d’une population à demi oubliée jusqu’à maintenant par le petit écran : celle des inventeurs, ces personnages excentriques qui nous rappellent certaines figures de notre enfance (Professeur Tournesol, Einstein). A l’instar de la fête foraine dont Georges Bataille avait remarqué la fascination sur le public d’une séduction du dégoût et de la difformité, la monstruosité des créatures présentées séduisait autant que la beauté de nos stars standardisées. L’Inventeur rejoindrait le temple sacré de l’excentricité rationnelle, détrônant le doux dingue caché d’une représentation collective mais récupérable cependant en parts de marché. A l’heure du nationalisme économique à tout crin, l’idée qu’un concours Lépine à la télévision ait son intérêt n’est pas dénuée de sens, cette créativité française doit certainement montrer une face cachée de nos « forces vives ». Cependant je ferai quelques observations pratiques car une telle émission aurait pu être conçue différemment.

Le dispositif est simple. Candidats et jury se font face pour une présentation du « projet » et de sa sanction. Le modèle du concours vise surtout à montrer et amplifier les réactions et déceptions des candidats soumis à l’autorité plus ou moins savante des spécialistes du jury. Ce dispositif classique est à la base des jurys télévisuels maintenant classiques de la télé réalité. On voit une personne se faire démolir dans sa fragilité de façon très rapide et brutale, pour un plaisir évident de voyeurisme et de moquerie.

En remarque préalable, je crois que critiquer une émission de ce type n’est pas seulement enfoncer une porte ouverte. J’y vois une attitude très répandue par les grands médias commerciaux liée à l’idée d’humilier une personne faible pour maintenir un rapport de force stable. Dans d’autres parties du globe l’honneur est le fondement social d’une stabilité de civilisation. Beaucoup d’auteurs ont signalé que dans l’occident c’était l’humiliation qui instaurerait le rapport social commun, en l’occurrence c’est ce que l’on constate dans les média télé. La force des images, l’expression physique des émotions sont un terreau idéal pour que la télévision s’empare de cette émotion pour l’exploiter. Le critère principal de ce genre d’émission est basé sur le malin plaisir de son public à voir des gens se faire jeter comme un maillon faible et d’assister comme aux jeux du cirque à une mise à mort psychologique avec, il ne faut pas l’oublier des retombées dramatiques pour ces personnes qui ont parfois misé jusqu’à leur chemise pour proposer un travail de recherche qui a pu prendre beaucoup d’années de leur vie et tout leur espoir.

D’un point de vue technique, je déplore une présentation sonore beaucoup trop bruyante, à la limite de la cacophonie qui couvre les réflexions du jury et le discours du candidat. De plus, est-il vraiment nécessaire d’employer systématiquement un fond sonore dramatique évoquant un suspens infernal? Il va pourtant de soi que la plupart des candidats ont déjà dépensé des sommes considérables pour réaliser leur projet, nous sommes les témoins d’un enjeu de fait. Un fond sonore lourd et bruyant ne fait qu’en rajouter inutilement, à moins que le but de l’opération soit en fait de générer pour l’esprit du spectateur un passivité mentale trop distraite. Cette passivité est renforcée par des séquences trop rapides des projets présentés, d’où une impression de préparation brouillonne de l’émission dans sa conception. Ces méthodes de séquences courtes à l’emporte-pièce nuisent à l’intérêt serein et réel du spectateur intelligent qui en attendait plus d’information sur le processus de fabrication des inventions présentées.

Les explications du jury tombent comme le son du glas et condamnent froidement sans explications suffisantes des personnes qui ont généralement tant investi, de manière expéditive et méprisante.

Pourquoi avoir de l’intérêt pour des projets sans grande envergure? La plupart des candidats n’auraient pas du être sélectionnés tant la pauvreté de leur invention étaient de toute évidence vouée à l’échec. Il en ressort comme une humiliation publique, on voit partir des candidats les larmes aux yeux à qui on a fait miroiter une récompense improbable. Il en reste que le spectateur qui n’en a rien appris de plus n’aura eu en fait qu’à compatir sur une grande déception sur le plan humain. Cela devient malheureusement une fois de plus un acte de pur voyeurisme face à des personnes qui venues en toute bonne foi, victimes de promesses dorées pour faire de l’audimat. Leur détresse légitime révèle plus généralement le manque de respect ludique typique des « médias de masse ». L’instrumentalisation du rêve de réussir est la clé de l’entreprise M6.

Le spectateur s’irrite de ne voir durant les trois quarts de l’émission que des projets de petite envergure se rapprochant plus du bricolage que de l’invention du siècle.

Déçu par la banalité générale des projets présentés, je m’attendais à une émission d’un autre niveau. Quand inventera-t-on une télévision commerciale respectueuse de son auditoire, peut-être un nouveau concept de concours pour M6 ?

La séduction de voir un visage se liquéfier et se déformer sous le couperet de l’avis du jury qui l’a évincé est fidèle à la fascination devant l'horreur de la fête foraine banale et populaire que Georges Bataille voyait pendant les années 30 avant que la télévision du 21ème siècle n’en soit réduite à la basse besogne que la fête foraine avait en son temps pour distraire les masses.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu