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lundi, 29 mai 2006

Independance day, Alphaville et la suprématie américaine.

Le cinéma, la culture cinématographique n'ont pas pour seul objet l'art. Au-delà de ce qui peut nous affecter de part et d'autre, la fonction culturelle du cinéma inscrite dans l'industrie culturelle, à savoir l'intertainment, n'a pas pour seul déni de nier l'œuvre cinématographique. Cette posture empêcherait toute approche postmoderne, qui pourrait autant nous renseigner sur les significations plausibles d'une civilisation à un moment donné de son histoire, qu'un autre domaine "sérieux" de l'évaluation de la culture ferait. Aussi, si Indépendance day (sorti en 1998) est indéniablement un navet de l'industrie hollywoodienne, il nous renseigne néanmoins autant sur la psychologie du pouvoir outre-altantique que toute autre analyse fine. Que veut signifier malgré lui ce film, sinon la suprématie américaine sur le monde, qui avant l'impact du "11septembre" faisait des Etats-Unis un état invisible -- introuvable --, dont l'invincibilité ne pouvait trouver de limite que devant un envahisseur extérieur : extra-terrestre. Independance day répond à sa manière en renversant la naïveté humaniste de Rencontre du 3ème type que Steven Spielberg avait fait à son heure, pour atteindre un sommet en matière de diplomatie utopiste. Mais aussi bien Rencontre du 3 ème type qu’Independance day s’imitent l’un l’autre, même s’ils semblent s’opposer. Semblable ébahissement devant l’inconnu consistant pour les deux à se réaliser en une présence-absence – présence-absence poussée néanmoins au paroxysme avec ce parallélépipède énigmatique de Kubrick dans 2001 l’odyssée de l’espace --.

En contre-point, Alphaville (1965) de Jean-Luc Godard convoquait la science-fiction contre la suprématie américaine visant à l’appropriation des attentes culturelles vers un seul objet et à l’expropriation de l’art, afin de contrer une situation de restriction monopolistique de la culture par la gestion et le contrôle informatique au sein de l’industrie culturelle dans tous les domaines de la vie (culturelle). Ce sur quoi Jean-François Lyotard établira au début des années 80 le constat qu’une emprise des connaissances et des biens culturels avait bien lieu de façon massive avec l’essor des nouvelles technologies de communication (le développement de l’informatique et son savoir-faire en matière de gestion des savoirs). Seul rescapé cet art cinématographique de Godard qui, par le fait même qu’il échappe à cette appropriation, devint un art de résistance. Le modèle de la science-fiction littéraire, dont l’influence inspira bon nombre de cinéastes, fût un genre historique largement répandu au cinéma, mais sera convoqué par Godard sans les effets spéciaux qui lui sont habituellement si familiers. Contrairement à une science-fiction «cinématographique» qui s’est appuyée sur la conciliation de succès populaire de la littérature de science-fiction destinée à l’adolescence et l’utopie techniciste ambiante -- science-fiction cinématographique qui a historiquement connu au sein de l’industrie cinématographique américaine pendant les années 50 et 60 un âge d’or, une apogée, mais s’est vue décliner à la fin des années 70 – la science-fiction d’Alphaville est d’un tout autre genre. Godard attaqua ironiquement une science-fiction «cinématographique» hollywoodienne qui s’était souvent nourrie de la promesse d’une base mythologique techniciste contemporaine, redoublant avec presque un siècle de retard un ré-enchantement du monde que Max Weber avait déjà décrit à l’aube de la révolution industrielle, soit après le constat nietchzéen qu’après la mort de dieu et le renversement des valeurs, seul un salut ré-enchanteur assisté par la technique, associé à la promesse et au confort attendu de la société de consommation, pouvait sauver les hommes. Fasciné par la promesse technologique et l’utopie techniciste, dominé par une excroissance des moyens technologiques employés, ce cinéma (comme la chanson du reste, de là le caractère très adornien de la position de Godard : aussi faut-il voir comme un vidéo-clip ou un aide mémoire les 5 dernières minutes d'Alphaville, qui recommence de manière fortement accélérée après la fin du générique?) perdait le potentiel critique que la littérature de science-fiction s’était employée à accomplir. Contre ce conditionnement culturel, Godard prit le contre-pieds non pas technologiste mais poétique, et halluciné de la science-fiction. Il donnera au cinéma ce qui lui manquait et en fit un domaine foncièrement impur. Il «littératurisera » une science-fiction cinématographique «dégénérée». Alphaville conserve toutefois les pôles manichéens de la guerre froide. Le conditionnement d’une propagande post-maccartiste ne pouvant qu’euphémiser la haine du communiste autour de l’extraterrestre-envahisseur, figure emblématique du mal absolu, puis de l’extraterrestre-ami, figure rafraîchissante du bien avec Spielberg – et l’utopie millénariste invoquant l’espoir d’une rencontre absolument Autre --, rompant avec ce modèle maléfique qui perdait de sa substance à l’heure de l’avènement de la société de marché, conjointe à «la fin des idéologies» et « la fin de l’histoire ». Il était question d’harmonisation universelle du monde à un nouveau modèle planétaire unique et non antinomique, dans une région neutralisée où des entités communiquent à partir de quelques notes musicales et leurs accords mutuels. En 1998 et en période pré-11 septembre, Independance day, renouant avec les axes du mal n’avait pas encore complètement identifié ses ennemis qui resteraient pour peu de temps encore, imaginaires. La suprématie prit aussi sa source à partir de ce fantasme.

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